Voler, oui, mais en artiste !


Il est des rencontres et des mots dont on se souvient longtemps. 
Alors que j’assistais feu mon professeur Jean-Marc Avocat dans la répétition de sa Trilogie de Racine (seul en scène, avec Andromaque, Bérénice et  Phèdre), il évoquait souvent , aux pauses, le roman d’Alexandre Dumas : le Conte de Monte Cristo.
Si souvent, même, que j’ai fini par lui dire : mais dites-moi, Jean-Marc, combien de fois, l’avez-vous lu, ce texte ? 
– Oh, une bonne quinzaine, j’imagine… Et j’espère bien le relire encore dix fois avant de mourir !

De mon côté, j’entame justement la 3ème (ou 4ème) lecture – et, bon sang, ce que c’est bien !

A mon sens, il s’agit effectivement du chef d’œuvre de Dumas (ou plutôt de la collaboration Dumas – Maquet) : 

  • une structure (dramatique) formidablement solide d’un bout à l’autre, 
  • des personnages vivants et bien dessinés, 
  • une véritable évolution de chacun tout au long de la trentaine d’années de l’épopée ; 
  • riche en couleur, mordant, brillant. 
  • L’action est plus subtile et ramassée (quoique moins humoristique) que dans les Trois Mousquetaires ou que la Trilogie Reine Margot / Dame de Montsoreau / Quarante-Cinq, mais n’en reste que mieux gravée en mémoire… 
  • La langue est splendide.

Un pur roman feuilleton du XIXème, devenu littérature, que l’on prend un plaisir étonnant à lire et même, donc, à relire encore.

Une fois n’est pas coutume, j’ai commencé par la préface (Gilbert Sigaux). Or, elle abordait la question de la génération de l’œuvre, avec ses étapes et ses inspirations. 

Parmi les inspirations, on trouve en particulier une chronique policière, intitulée “Le Diamant et la Vengeance”, rapportée par Jacques Peuchet. Selon Dumas, cette histoire serait comparable à une vulgaire huitre, mais renfermant une véritable perle. 
En effet, la structure de cette affaire – romanesque à souhait – enflamme l’écrivain, qui en reprend directement la trame (voir un sympathique résumé sur le blog suivant : http://laplumeetlerouleau.over-blog.com/article-4164054.html ou encore le texte original : https://books.google.fr/books?id=Z0w9pVhyo2EC&printsec=frontcover&q=picaud)

  • Un jeune homme promet de faire un mariage, riche et heureux
  • Ses “amis” (dont un jaloux) décident de lui faire un mauvais tour, soi-disant pour plaisanter, en envoyant une lettre anonyme à la police, et évoquant une conspiration
  • Ni une ni deux, le jeune homme se retrouve en tôle
  • Sa promise le pleure deux ans, puis se marie avec le faux-ami-jaloux
  • Au bout de sept ans, l’homme sort de prison ; il semble avoir vieilli de dizaines d’années
  • Durant son séjour économique (comme dirait Figaro, c’est à dire en prison) il s’est lié d’amitié, à un vieil ecclésiastique italien, dont il a hérité. Il se retrouve maintenant riche à millions
  • De retour à Paris, sous un faux-nom, de déguisements en machinations, il se venge l’un après l’autre de ses malfaiteurs, qu’il tue ou ruine l’un après l’autre. La boucle est bouclée.

Cette inspiration – d’aucun diraient aujourd’hui, ce plagiat – est-elle un problème ? Diminue-t-il le mérite de Dumas / Maquet ? 

A mon humble avis, si cela descend un peu les auteurs de leur piédestal (ce qui n’est pas plus mal, car à quoi bon cultiver ces images fallacieuses de démiurges ?), cela n’entache en rien l’œuvre elle-même.
Au contraire : ne dit-on pas qu’une bonne idée est destinée à être récupérée ? Du reste, nul ne possède une idée.

J’ai moi-même emprunté le thème du “dormeur du Val” à Rimbaud, pour une chanson “Der des Ders” : dans ma version, l’homme n’est pas encore mort, mais s’y prépare, seul, étendu et râlant dans le no man’s land. Ou encore, avec le court métrage “indifférent ?“, dont l’idée est empruntée au “Bel Indifférent” de Jean Cocteau. 

Le formidable film Amadeus, de Milos Forman, est inspiré de la pièce de Peter Shaffer, elle même développant la magnifique “petite tragédie” de Pouchkine “Mozart et Salieri”.

Auteur au firmament des auteurs, on sait aussi que Shakespeare s’est inspiré d’un récit déjà existant, pour son Roméo et Juliette. 

Dans l’ancien temps (où le droit d’auteur n’était d’ailleurs pas reconnu, puisqu’il n’est apparu qu’avec Beaumarchais, presque deux siècles après Shakespeare), il était coutume de rebondir sur un ouvrage précédent, ou sur un bon thème, pour en créer une variation…Mais on voit aujourd’hui encore, en dépit de l’épée de Damoclès du droit d’auteur, que les emprunts / développements / inspirations sont légions (si ce n’est systématiques).

Plus globalement, et c’est l’objet principal de ce billet, comme l’affirme Austin Kleon : il n’y a pas de vol en art ! 

Mais l’important, pour être plus précis, est de “voler” en artiste, c’est-à-dire d’intégrer une œuvre  existante (une référence) pour la digérer de manière originale. Ce livre au titre provocateur vise aussi à évoquer certaines lois utiles à la créativité, pour sortir d’un complexe typique d’artiste, qui croirait à la créations ex-nihilo (un fantasme romantique et non moins fallacieux)…

Je souhaite ainsi rendre hommage à cet auteur contemporain et encourager le lecteur à découvrir ses écrits, particulièrement accessibles (comme ses bouquins, d’ailleurs, à 10 € pièce), particulièrement pertinents pour les artistes et autres créateurs : 

  1. Steal like an artist
  2. Show your work
  3. Keep going

Dans une dimension poétique, on peut d’ailleurs également citer ses Newspaper Blackout :

Overheard on the Titanic 

On notera d’ailleurs que l’auteur, Austin Kleon, admet volontiers que la sauce a prise, avec son principe de poèmes journalistiques, ou “haïkus à la sauce CIA”. Il a ainsi créé un mouvement qui l’a dépassé et de nombreuses personnes partagent désormais ce gout et les petits joyaux associés. Je vous laisse en juger.

N’est-ce pas à la fois une belle leçon d’humilité, mais aussi le summum de la reconnaissance ? 
https://newspaperblackout.com

Pour en revenir aux autres livres, il vaut la peine d’écrire que c’est à leur lecture (notamment : “show your work”) qui m’ont incité à initier et tenir ce blog, à partager mes travaux, les processus qui les sous-tendent, etc. 
Alors, sortons des prés-carrés – oui aux inspirations libres et aux partages !


2 responses to “Voler, oui, mais en artiste !”

  1. BravoTom.
    Tu nous donnes envie de relire Dumas.
    Comme les classiques de la cuisine des familles -pot au feu, bœuf carottes etc…les œuvres littéraires sont toujours meilleures quand on y revient,découvertes de subtilités et d’arômes de la langue inaperçus jusqu’alors.

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