Empathie, compassion et mal de dents


L’adage le dit pourtant : on ne change pas une équipe qui gagne !

Quelle erreur de ma part : j’ai écouté mon dentiste !
Pour faire au plus court, j’ai voulu me débarrasser de vieux « plombages » au mercure (qui avaient pourtant tenu 30 ans sans signe de faiblesse), au bénéfice des formidables solutions modernes… Big mistake : l’une des dents n’a pas aimé la transition et s’est impunément fêlée.  Au résultat des courses, une couronne est devenue nécessaire – le genre de truc que je ne souhaite à aucun ennemi (si j’en avais), car ça fait mal, très mal !

De l’incompréhension de la douleur d’autrui

Ce billet pose la question de la douleur d’autrui.

Alors que ma chère et tendre épouse m’expliquait à quel point sa propre expérience avait été douloureuse, je l’écoutais avec toute mon  attention. Et pourtant, ne songeais-je pas, en mon fort intérieur : “c’est sans doute une situation pénible, mais à moi, ça n’arrivera clairement pas ! Après tout, la couronne transitoire ne m’avait pas fait tellement mal, alors pourquoi en irait-il autrement avec la définitive ?”

Or, comme dit le pessimisme : “ça ne peut pas être pire”… Ce à quoi l’éternel optimiste répond : “mais si, ça peut !”.

Ici, l’optimiste avait bien raison : après la pose de la couronne définitive, la douleur est devenue insoutenable.
Essayez donc d’imaginer : la dent semble à vif ; la moindre pression sur le haut et elle s’enflamme d’un seul coup.
Certes, cela prouve qu’elle est vivante, mais tout se passe comme ci quelqu’un venait en chatouiller le nerf ! De plus, comme, malgré mes efforts d’évitement, l’expérience se répète encore et encore, une douleur sourde subsiste entre les pics…

Si j’écris tout cela sur le vif de l’expérience (c’est le cas de le dire), c’est parce que je mesure à quel point nous sommes incapables de comprendre ce que vit autrui.
Sans doute peut-on le comprendre intellectuellement, mais cela reste somme toute assez froid.

Je lis actuellement un excellent bouquin d’un rescapé du goulag et s’il décrit effectivement les sévices que le système et ses sbires lui ont fait subir, et bien que cela nous laisse réellement songeur, il reste pourtant rare d’être en réelle compassion.
En l’occurrence, suite à cette expérience personnelle, je comprends ce que peut représenter la torture… et je comprends aussi qu’il est possible de faire avouer n’importe quoi, à n’importe qui, y compris un crime qu’il n’a pas commis.

“Marathon Man” (réalisé par John Schlesinger, 1976), extrait de cette double scène mythique visible ici)

De la force de l’art

Je recours une fois encore à cet extrait de Jugement à Nuremberg, car il exprime mieux qu’aucun autre la capacité mobilisatrice de l’art dramatique.

Avec cette séquence (en deux extraits successifs), nous percevons émotionnellement la souffrance d’autrui et, pour le coup, sommes en empathie :

Or, cet éveil émotionnel saura perdurer bien au-delà de la vision du film. Il crée une sorte de bagage psychique, que nous saurons mobiliser de nouveau, plus tard. En ce sens, le grand art nous change.

On expérimente une impression similaire à la lecture des témoignages de Svetlana Alexeivitch.
Pour celles et ceux qui ne connaîtraient pas son travail, il s’agit d’une collection de témoignages « oraux » (mais ré-écrits) qui plongent le lecteur dans la psyché du narrateur – une expérience émotionnelle de personne à personne.

Si son œuvre est assez variable, deux livres se détachent particulièrement : « La supplication » (sur le thème de Tchernobyl) et « La fin de l’Homme Rouge, ou le temps du désenchantement » (sur les ruines du monde post soviétique).
Dans l’extrait ci-dessous, qui est extrêmement dur (à la limite du pathos), on plonge dans le drame personnel, lequel drame peut nous guider à titre d’expérience commune dans nos choix ultérieurs.

La ville de Pripiat : ville fantôme

Ici, il s’agit du témoignage d’une victime de l’accident de Tchernobyl (traduction Galia Ackerman et Pierre Lorrain) :

« Ma fillette… Elle n’est pas comme tout le monde. Quand elle aura grandi, elle me demandera  : “Pourquoi ne suis-je pas comme les autres  ?”

À la naissance, ce n’était pas un bébé, mais un sac fermé de tous les côtés, sans aucune fente. Les yeux seuls étaient ouverts. Sur sa carte médicale, on a noté  : “Née avec une pathologie multiple complexe  : aplasie de l’anus, aplasie du vagin, aplasie du rein gauche…” C’est ainsi que l’on dit dans le langage scientifique, mais dans la langue de tous les jours, cela signifie  : pas de foufoune, pas de derrière et un seul rein. Au deuxième jour de sa vie, je l’ai portée jusqu’au bloc opératoire… Elle a ouvert les yeux et elle a souri  ! J’ai d’abord pensé qu’elle allait pleurer, mais elle m’a souri  !

Les bébés comme elle ne survivent pas  : ils meurent tout de suite. Mais elle n’est pas morte parce que je l’aime. En quatre ans, quatre opérations. En Biélorussie, c’est le seul enfant qui ait survécu avec une pathologie aussi complexe. Je l’aime énormément… (Elle se tait.) Je ne pourrai plus avoir d’enfant. Je n’oserais pas. Depuis que je suis rentrée de la maternité, je tremble chaque fois que mon mari m’embrasse, la nuit. Nous n’avons pas le droit… Le péché… La peur… J’ai entendu les médecins parler entre eux  : “Si l’on montre cela à la télé, aucune mère ne voudra plus accoucher.” Voilà ce qu’ils ont dit de notre fille… Comment faire l’amour après cela  ?

Je suis allée à l’église. J’ai tout raconté au pope. Il a dit qu’il faut prier pour expier ses fautes. Mais dans notre famille, personne n’a commis de crime… De quoi donc serais-je coupable  ? Au début, on voulait évacuer le village, mais il a été rayé de la liste par la suite  : l’État n’avait pas assez d’argent. C’est à ce moment-là que je suis tombée amoureuse et me suis mariée. J’ignorais qu’il ne fallait pas s’aimer, ici… Il y a des années, ma grand-mère a lu dans la Bible que viendrait une époque d’abondance où tout fleurirait et porterait des fruits. Les rivières seraient pleines de poissons et les forêts de bêtes, mais l’homme ne pourrait pas en profiter car il ne pourrait plus donner naissance à ses semblables, perpétuer la race. J’écoutais ces vieilles prophéties comme un conte terrible. Je n’y croyais pas. Mais parlez de ma fille à tout le monde. À quatre ans, elle chante, danse et récite des poèmes par cœur. Son développement intellectuel est normal. Elle ne diffère en rien des autres enfants, elle a seulement des jeux bien à elle. Avec ses poupées, elle ne joue pas “au magasin” ou “à l’école”, mais “à l’hôpital”  : elle leur fait des piqûres, leur met le thermomètre, les place sous perfusion, et lorsque la poupée meurt, elle la couvre d’un drap blanc. Depuis quatre ans, nous vivons à l’hôpital, elle et moi. On ne peut pas la laisser seule là-bas, et elle ne sait pas qu’il faut vivre à la maison. Lorsque je la prends chez nous, pour un mois ou deux, elle me demande quand nous allons retourner à l’hôpital. Elle a des amis qui y vivent et y grandissent. On lui a fait des fesses… On est en train de lui former un vagin… Après la dernière opération, l’évacuation d’urine a totalement cessé et les chirurgiens ne sont pas parvenus à lui insérer un cathéter. Il faut encore d’autres interventions. Mais on nous conseille de la faire opérer à l’étranger. Mais où trouver les dizaines de milliers de dollars nécessaires alors que mon mari n’en gagne que cent vingt par mois  ?

« Un professeur nous a donné un discret conseil  : “Avec une telle pathologie, votre enfant représente un grand intérêt pour la science. Écrivez à des cliniques étrangères. Cela doit les intéresser.” Et depuis, je n’arrête pas d’écrire… (Elle tente de retenir ses larmes.) J’écris que l’on presse l’urine toutes les demi-heures, avec les mains, que l’urine passe à travers des trous minuscules dans la région du vagin. Si on ne le fait pas, son rein unique cessera de fonctionner. Est-ce qu’il y a un enfant dans le monde à qui l’on doit presser les urines toutes les demi-heures  ? Et combien de temps peut-on supporter cela  ? Personne ne connaît l’importance des petites doses de radiation sur l’organisme d’un enfant. Je leur demande de prendre ma fillette, même pour des expériences… Je ne veux pas qu’elle meure… Je suis d’accord pour qu’elle devienne un cobaye, comme une grenouille ou un lapin, pourvu qu’elle survive. (Elle pleure.) J’ai écrit des dizaines de lettres… Oh  ! Mon Dieu  ! »

« Pour l’instant, elle ne comprend pas, mais, un jour, elle nous demandera pourquoi elle n’est pas comme tout le monde, pourquoi aucun homme ne pourra l’aimer, pourquoi elle ne pourra pas avoir d’enfants, pourquoi elle ne connaîtra jamais ce que connaissent les papillons, les oiseaux… Tout le monde, sauf elle… Je voulais… Il me fallait trouver des preuves, obtenir des documents, pour qu’en grandissant, elle sache que ce n’est pas notre faute, à mon mari et à moi… Que ce n’est pas la faute de notre amour… (Elle s’efforce encore de retenir ses larmes.) J’ai lutté pendant quatre ans… Centre les médecins, contre les fonctionnaires… J’ai frappé aux portes de gens bien placés. Cela m’a pris quatre ans pour obtenir un certificat qui confirmait le lien entre des petites doses de radiations ionisantes et sa terrible maladie. »

« Pendant ces quatre années, on me le refusait  : “Les malformations de votre fille sont congénitales. Elle est invalide de naissance.” Mais de quoi parlaient-ils  ? Elle est invalide de Tchernobyl. J’ai étudié mon arbre généalogique  : on n’a jamais eu ce type de pathologie dans la famille. Tout le monde a toujours vécu jusqu’à quatre-vingts ou quatre-vingt-dix ans. Mon grand-père est mort à quatre-vingt-quatorze. Les médecins se justifiaient  : “Nous avons des instructions. Pour le moment, nous devons considérer de tels cas comme des maladies habituelles. Dans vingt ou trente ans, lorsque l’on aura accumulé suffisamment de données sur Tchernobyl, on établira un lien entre ces maladies et les radiations ionisantes. Mais, pour l’instant, la médecine et la science ne disposent pas d’assez d’éléments.” Or moi, je ne voulais pas attendre aussi longtemps. Je voulais faire un procès à l’État… On me traitait de folle. On riait. On disait que des gosses comme ma fille naissaient même dans la Grèce antique. Un fonctionnaire hurlait  : “Vous voulez des privilèges en tant que victimes de Tchernobyl  ! Vous voulez de l’argent  !” J’ai failli m’évanouir dans son bureau… »

« Ils ne pouvaient pas comprendre une chose. Ou ne le voulaient pas… Je devais savoir que ce n’était pas notre faute… La faute de notre amour… (Elle ne peut plus se retenir et pleure.)

Cette fillette grandit. Elle est petite, quand même… Je ne veux pas que vous donniez mon nom… Même nos voisins de palier ne savent pas tout. Je lui mets une robe, je lui fais une natte, et ils me disent  : “Votre petite Katia est si mignonne.” Et moi, je regarde bizarrement les femmes enceintes… Comme de loin… Comme si je les épiais depuis le coin d’une rue. Je ressens un mélange d’étonnement et d’horreur, d’envie et de joie et même de désir de revanche. Une fois, je me suis surprise à penser que j’observe de la même manière la chienne enceinte des voisins ou une cigogne dans son nid…

Ma fille…  »

Larissa Z., une mère »

Je l’admets volontiers, les deux exemples ci dessus ne sont pas très gais, mais ils évoquent artistiquement une réalité, triste et dure, certes, mais qui est capable de nous changer pour que le monde soit moins injuste, justement.

Je vous laisse avec cela et serais évidemment heureux d’échanger avec vous, via les commentaires ou par courriel.

Lors d’un prochain billet, nous évoquerons la subtile différence entre empathie et compassion… car il ne s’agit pas de se rendre malade avec tout cela, mais de sentir, comprendre et devenir plus forts, collectivement.

V.

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