Anna Karenina, de L. N. Tolstoï


Ce livre est désirable, à double titre. 

D’abord, parce que je désirais effectivement le lire.  
Or, pour une raison qui m’échappe un peu aujourd’hui, j’ai mis un temps infini à mettre la main dessus. Il est vrai que je voulais le découvrir en version papier (et non en epub, sur un écran) et que son le rendait globalement indisponible en bibliothèque, mais j’ai fini par en trouver une très bonne traduction, éditée chez “Le Livre de Poche” (comme quoi…)

Au-delà de ces circonstances, il est aussi (et même surtout) désirable par son contenu.  
De fait, c’est bien plus qu’un livre : c’est un monde entier (certes peuplé d’êtres imaginaires), tout un ensemble de thèmes et d’idées à méditer et, enfin, une œuvre d’art. 

Un brin de contexte 

Tolstoï intimide, un peu comme Dostoïevski, ne serait-ce que compte tenu du nombre de pages de ses “grands romans”. 
Et pourtant, telles les meilleures œuvres d’Alexandre Dumas (dont Anna Karenina partageait, en l’occurrence, la publication en “feuilletons”), on les dévore. 

De plus, ces romans russes présentent la difficulté d’avoir 3 à 4 désignations par personnages : leur prénom, le nom de famille, le surnom affectif, voire le patronyme ou encore, pour certains, le titre ou le grade ! (Prince, capitaine…) 
Heureusement, de ce point de vue, le nombre des personnages est un peu réduit par rapport à Guerre et Paix. 

Enfin, comme l’action se déroule plus tard dans le XIXème siècle, cela contribue à rendre les situations sociales plus abordables pour nous autres, dans le genre de la société bourgeoise de la (soi disant) belle époque. 

Abordable : c’est donc le mot… et je conseillerais volontiers à celles et ceux qui ne connaissent pas encore Tolstoï de commencer par ce roman ci. 

Son écriture se situe à mi parcours de l’écrivain, qui produit le romain entre 1873 et 1877, sous forme de publications progressives dans un journal. 
Apparemment, la fin du roman (qui est effectivement particulière et pourtant tout à fait logique) n’a pas plu au journal en question, lequel a même refusé de la publier ! 
Quoi qu’il en soit, tout porte à croire que Tolstoï était à ce moment là, à quarante- huit ans environ, au sommet de son art. 

Une matière à cinéma ? 

On ne compte pas moins de dix huit adaptations cinématographiques ou télévisuelles… et je ne parle pas des versions théâtrales. 
On s’en doute, je suis (très) loin de les avoir parcourues, et il y aurait sûrement de la matière entre les adaptations scéniques de Jean Annouilh ou de Stanidlavski, ou encore le film datant de 1948 avec la formidable Vivien Leigh dans le rôle titre. 

Ma première rencontre avec ce roman s’est ainsi faite, via le film britannique de 2012, avec Keira Knightley, laquelle délivrait, si ma mémoire est bonne, une prestation honnête… 

Et pourtant, ce film ne m’a laissé presque aucun souvenir… en dehors d’un  ensemble de scènes campagnardes très réussies, au cours desquelles Lévine (Domhnall Gleeson), le sympathique propriétaire terrien, se jette à corps perdus dans les moissons, travaillant à cœur perdu aux côtés des paysans journaliers. 

En dehors de cette partie, effectivement très aboutie, le reste du film m’a semblé «  transparent »… 

Et c’est bien normal : quand on effleure à peine la surface de cette matière vive, pour en tirer un divertissement de 2h environ (il aurait été difficile d’en tirer d’avantage, pour un format commercial classique) , on ne peut guère espérer aller au-delà des faits divers… 
Oublions donc ce film, effectivement oubliable, et attardons nous plutôt sur le récit lui-même. 

Mais qu’y a-t-il de bien, au juste, dans ce bouquin ? 

C’est ici que les choses se corsent et qu’il est assez audacieux de ma part d’écrire sur cette œuvre. Mais que diable, qui ne risque rien… 

Tolstoï attaque d’emblée avec une scène de ménage – et je ne gâcherai rien aux futurs lecteurs (puisqu’il s’agit de la deuxième phrase du livre) en révélant qu’un mari et père de famille se retrouve pris sur le fait, les doigts dans la confiture, d’une amourette extra conjugale. 
Sa sœur, Anna, débarque avec le train expresse de Petersbourg, pour essayer de réconcilier les deux époux… 

Tout commence donc de manière assez légère, mais très vivante… et nous voilà  sous le charme de ces êtres de papier, pourtant ô combien vivants ! 
En un mot, nous sommes pris au piège de l’écriture de Tolstoï et de la grande littérature. 

Au-delà de l’action générale, avec laquelle nous naviguons au fil des pages, la particularité de ce roman est de nous offrir, de ci de la, des instants de grâce.  
Plus courants que dans Guerre & Paix (et il y en avait pourtant quelques uns, dont : une scène de bal inoubliable, le partie de cartes de Nikolai, où il perd abominablement, et bien sûr la bataille de Borodino, au cours de laquelle le prince André fait face au destin…) mais dans Anna Karenina, ces instants sont d’une telle régularité et d’une intensité si rare qu’on en pleure et qu’on en redemande encore :  

  • Dès le départ, la situation du mari infidèle et ses états d’âme commencent déjà très haut ; 
  • La course de chevaux est éblouissante ; 
  • Toute la séquence des fenaisons et du fauchage est une pure merveille ; 
  • La demande en mariage, avec des jeunes gens en telle connexion qu’ils ne communiquent qu’avec la première lettre de chaque mot : un bonheur d’intelligence et de sensibilité (qui demanderait des acteurs exceptionnels pour la rendre) 
  • La lente agonie d’un moribond nous met sur les rotules émotionnelles (dans le même genre que dans “La mort d’Ivan Illitch”) et nous laisse songeurs quant à la question de la vie et de la mort  
  • A l’inverse, la séquence de l’accouchement (perçue du point de vue du père) est une joie rare, une perle littéraire ; 
  • La partie de chasse aux faisans nous donnerait presque envie d’en faire autant ! (Et pourtant, ce n’est pas vraiment mon genre) 
  • De manière générale, le parcours émotionnel d’Anna relève d’une profondeur et d’une justesse extrêmement troublantes 

Bref, vous l’avez compris, il ne s’agit pas seulement d’une bonne histoire, bien emmenée. Ici, on est bien au-delà de cela : il s’agit en effet d’une expérience émotionnelle et artistique de premier plan. 
Je gage même que cela saurait émouvoir tout lecteur, même celles et ceux qui ne sont pas rompus à la littérature… A vrai dire, c’est même à cela que l’on reconnaît le grand Art. 

Mais attention, tout n’est pas rose pour autant ! 
En effet, si Tolstoï sait, avec sa manière bien particulière, dévoiler les états d’âmes de ses personnages, il les juge aussi, et même parfois de manière assez cruelle (mais comme un parent pourrait juger l’action de son enfant, c’est à dire tout en l’aimant). 
C’est un principe dans lequel l’auteur se place comme « au-dessus » des personnages, que l’on ne trouverait jamais chez un Dostoïevski, par exemple, chez lequel nous vivons directement ce que vit le personnage. 
Cela dit, et même si ce principe est discutable (et révèle un peu l’ego de l’auteur), cela reste amené de manière si fine et intelligente qu’on le pardonne bien volontiers. 

En guise de conclusions et d’envoi, permettez-moi s’il vous plaît de réitérer ceci : Anna Karenina mérite de se placer au Panthéon de la littérature. 
C’est un roman absolument exceptionnel, qui n’a rien perdu de sa force émotionnelle ni de sa beauté – une œuvre d’art à (re)découvrir absolument ! 

PS : cette version disponible gratuitement en EPUB n’est pas mal traduite :  https://www.bouquineux.com/?telecharger=1171&Tolstoï-Anna_Karénine_-_Tome_I#google_vignette 

PPS : une interprétation graphique assez intéressante d’Anna K. par Federica Masini 
https://www.artpal.com/federicamasini?i=161637-373


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