Réflexions : Possédé ? (du rapport de l’artiste à “sa” création)


Être ou ne pas être… possédé ?

Naturellement, le terme lui-même fait référence au roman éponyme de Dostoïevski, certes traduit très librement en français (plus littéralement, “Бесы” serait plutôt “Démons”) et pourtant le mot est bien choisi. En effet, dans le récit, les protagonistes semblent pris, voire empoisonnés, par une idée et un projet, qui les dépassent. Ils sont comme embarqués dans un maelström idéologique et ne peuvent plus lui échapper.

Toute proportion gardée, c’est un peu l’impression qui règne, lorsque l’on se trouve au milieu d’un processus créatif. 

A vrai dire, la création et les processus associés dénotent de phénomènes passionnants à plusieurs égards. 
Pour ne citer que quelques pistes, qui mériteraient chacune un billet de ce blog, on peut penser pêle-mêle à : l’impact des références et leur maturation en sourdine ; l’approche psychophysique, qui permet par exemple à de nouvelles idées d’émerger subitement par le truchement d’un nouvel instrument ou d’une improvisation ; la relation entre l’intellect (ce qu’on pense vouloir dire) et l’apparente volonté propre d’un projet (la direction où il nous emmène finalement)… mais pour l’heure, focalisons-nous sur le rapport entre l’artiste et l’œuvre : qui possède qui ?

Bien évidemment, et même si cela va à l’encontre d’une tradition désormais bien établie en occident (depuis Beaumarchais et les droits d’auteur), l’idée que l’on possèderait une œuvre d’art semble un peu ridicule. Une œuvre, ce n’est pas un objet matériel, mais plutôt de l’ordre d’une idée. Or personne ne détient une idée.

C’est donc assez naturellement que la balance semble pencher vers la seconde possibilité, celle que l’œuvre possèderait l’artiste.
Ce principe semble étrange, ne serait-ce qu’à énoncer, d’autant qu’il évoque une dimension presque ésotérique. Et pourtant, l’impression est nette, objective et presque mesurable. Mais prenons un exemple.

A titre personnel, cette impression m’arrive régulièrement, souvent à mon corps défendant, lorsqu’une musique me torture jour et nuit… (et ce n’est pas une figure de style).
Quelle expérience déconcertante ! En général, elle survient par phases, au moment de la composition et de l’arrangement, lorsque les choses cherchent leur forme. Alors, j’entends intérieurement des mélodies et des sons, qui tentent de s’assembler en une composition, voire de s’organiser dans une dynamique originale… 
Dans ces cas, j’ai alors l’impression de devenir un véhicule pour un projet en devenir – et ce, pratiquement 24 h/24, 7 jours sur 7 (donc nuits et rêves inclus).

Les rêves, justement, me laissent encore moins de repos que durant l’éveil, car la bête est lâchée : par vagues infernales, comme dans un état psychotique, les sons viennent et reviennent, de manière apparemment chaotique. Ces épisodes para-conscients, aussi peu structurés qu’ils puissent sembler, sont probablement utiles, pour que les choses puissent s’épurer ensuite.
De manière générale, les seuls intervalles de répit surviennent lorsque je suis focalisé sur autre chose, par exemple lorsqu’un travail intellectuel est exigé : la concentration et l’état de mini hypnose – c’est-à-dire de focalisation mentale – permet alors d’atténuer cette musique, qui n’en finit pourtant pas de trotter, mais en sourdine. 
L’autre situation de répit reste, bien sûr, lors du travail sur le projet lui-même : alors, l’arrière plan mental et l’action s’alignent . Il peut en résulter soit un sentiment de plénitude (assez rare), ou bien de frustration (nettement plus courant) lorsqu’on se sent impuissant à réellement avancer. 
Au demeurant, il est probable, si l’on en croit Michael Chekhov (pour l’art dramatique) ou bien le processus enseigné par Mark Morley Fletcher de play in the zone (pour la musique) que ces moments de grâce (on pourrait peut-être parler d’inspiration créatrice) puissent-être à la fois déclenchés et prolongés, par un ensemble de pratiques psycho-physiques… mais nous en parlerons tantôt, dans un autre billet.

La question qui se pose ensuite naturellement devient : est-ce une chance, ou un supplice ? 

Les deux, mon capitaine ! 
Participer à une création est une expérience formidable (quelle que soit l’envergure de l’œuvre), mais elle n’est pas un long fleuve tranquille.

Citons justement Michael Chekhov, dans son livre “L’imagination créatrice de l’acteur” :

” les artistes cohabitent avec leurs images. Ils entretiennent avec celles-ci des relations d’interdépendance et de consubstantialité, alors même qu’elles mènent une existence autonome.

  • Max Reinhardt, le grand metteur en scène allemand, confessait : “je suis toujours entouré d’images”.
  • Charles Dickens écrivait dans son journal : “J’ai passé la matinée assis dans mon bureau, à attendre Oliver Twist, qui n’a pas daigné se montrer”
  • Goethe déclarait que ces images ayant force d’inspiration doivent se révéler à nous comme des envoyés de Dieu et nous interpeller par l’évidence de leur présence. “Nous sommes là”, pourraient-elles en quelque sorte nous dire.
  • Raphaël vit effectivement se mouvoir à travers sa chambre une image, qui, plus tard sur la toile, devint la Madone de la Sixtine.
  • Michel-Ange se plaignait désespérément d’être poursuivi par des images, littéralement forcé de les sculpter dans toute sorte de matériaux, dans le roc même.

Comment douter de la conviction éprouvée par ces artistes et écrivains magistraux que leur vie imaginaire leur parvenait en dehors d’eux-mêmes ?”

Hantés par ces créations en devenir (songeons donc à Jérôme Bosch, par exemple avec le détail ci-dessous), les artistes font face à un projet qui les dépasse et exige leur participation pour exister. 

En ce sens, il s’agit d’un don de soi, qui invite à l’humilité.

Franchement, je ne crois pas que cette situation soit réservée à la création, puisque chaque blocage peut y conduire : de la déclaration d’impôts, à la résolution d’un conflit personnel, ou encore d’une panne sur sa moto, la pensée creuse et déblaye jusqu’à la conclusion de l’action. Cela ressemble plutôt à un travail de l’inconscient qui déborderait de sa sphère normale, pour se traduire en une forme d’obsession semi-consciente.  

En attendant, il est intéressant de s’en rendre compte, lorsqu’elle surgit aussi nettement, ne serait-ce que pour sortir du mythe de l’artiste créateur démiurge et mieux accepter la réalité des processus.

Dans ces moments-là, une question (consciente, pour le coup) me taraude alors : vers quoi tout cela me mènera-t-il ? Pourquoi ? Cela en vaut-il vraiment la peine et le sacrifice ? Dois-je accepter n’être qu’un vaisseau, pour un projet plus important que mon ego ?  

SPOILER : oui.

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