Moments artistiques : La Madeleine, du Titien


Il y a des moments, comme ça, dans la vie, qui vous changent.
Comme le disait feu Peter Brook, ce sont des sortes de “points de bascules” (shifting points). A vrai dire, ils peuvent concerner tout type d’aspects dans nos vies, des plus importants aux plus subtils : un moment clé de la vie personnelle, une révélation professionnelle, une expérience sportive (lorsque l’on  comprend subitement la bonne manière de faire un mouvement), la musique (lorsqu’elle résonne vraiment avec la vie intérieure), les rencontres, l’amitié et l’amour, évidemment.

Fort heureusement, cela arrive aussi dans les arts.
J’aime à les appeler “moments artistiques”, par analogie au moment mécanique et aux effets de leviers : lorsqu’une œuvre d’art nous touche intensément et nous change vraiment, tout comme notre perception du monde.

Ces expériences me semblent suffisamment rares et précieuses, pour mériter qu’on s’y attache, qu’on s’en souvienne et qu’on les partage. En effet, je suis convaincu qu’en lisant ou en écoutant une expérience de cet ordre, même vécue par quelqu’un d’autre, quelque chose peut résonner en soi et nous permettre de nous (re)connecter à notre propre vécu, voire de saisir certaines choses jusqu’ici obscures. Ce sont des clés de l’intuition personnelle.
Cela étant dit, j’avoue humblement ne pas avoir en stock plus que quelques instants de ce genre, mais je me souviens d’un cas particulier. Et je m’en rappelle comme si c’était hier, quoique cela me soit arrivé il y a bien quinze ans. Il s’agissait d’un tableau.

Pour être tout à fait honnête et replacer le contexte, je ne connaissais rien à la peinture. 
Quand j’écris rien, cela signifie rien de plus que les quelques banalités et généralités que tout un chacun peut glaner à l’école, ou en vivant dans une ville suffisamment grande (dans mon cas, à l’époque : Paris) ; j’allais aux musées, avec les copains, nous “faisions” les expos (comme on disait), par simple curiosité. Et franchement, tout cela revenait à peu près à ne rien connaître.

Donc, ce jour là, j’étais en visite au musée Pétersbourgeois de l’Hermitage. C’était la première fois que j’allais en Russie, je ne comprenais rien de rien, mais je visitais la famille de ma future épouse. Or, son papa m’avait arrangé une visite sur place. Alors, voyez-vous, dans ces cas-là, on fait son maximum pour honorer ces efforts, voire pour faire bonne impression (j’étais jeune, à l’époque). C’est ainsi que, bien naïvement, j’entreprenais un tour aussi large que possible des collections, alors qu’il faudrait probablement une bonne semaine pour le faire correctement, vue la taille du lieu : un palace impérial, qui peut se comparer au Louvre à la National Gallery de Londres.

Comme il s’agissait bel et bien d’un palais, encore en fonction au début du XXème siècle dans la Russie tsariste, et comme les soviétiques (et désormais les russes) avaient un certain penchant pour le conservatisme, les intérieurs étaient effectivement formidablement conservés (ou reproduits). C’est ainsi qu’on se surprend à traverser des dizaines et des dizaines de pièces “à thème”, avec des plafonds, une marqueterie, des lustres ou des rideaux de velours plus beaux les uns que les autres. De même, on passe de chef d’œuvre en chef d’œuvre, comme on dit… et c’est ainsi qu’au bout d’une à deux heures à piétiner, on finit par être saturé.

Très honnêtement, je n’en pouvais plus : observer d’abord, de loin, un tableau immense (sans bien comprendre de quoi il est question), s’approcher pour lire le petit texte d’explication, reconnaître le nom du peintre (dont on a entendu plus ou moins parler un jour), comprendre que – tout de même – on aurait dû être en admiration devant ce Nième chef d’œuvre mondial, revoir encore le tableau d’un peu plus loin… et passer au suivant.
Fatiguant, non ?

Après un certain nombre de ces cycles, je commençais à me dire (dans un élan romantique typique, quoiqu’un peu paresseux) que s’il s’agissait vraiment d’un chef d’œuvre objectif, alors pourquoi nécessiter une explication ? Pourquoi solliciter l’intellect, plutôt que la sensibilité brute ? (bref, tout un tas de mauvaises raisons de ne pas faire trop d’efforts…)
C’est ainsi que j’arrêtais ces allers-retours, et me mis à circuler plus librement à travers les pièces – un vrai soulagement !

Et puis, tout à coup, alors que je jetais un œil négligent à travers une porte ouverte, un regard me capte. Un homme peint m’observait !
Je pénétrais donc dans cette petite pièce, pour voir cela de plus près. Il s’agissait d’une sorte d’ecclésiastique, un pape romain ; mais quel regard étrange !
(L’image ci-dessous ne rend pas parfaitement cet effet ; je sollicite donc votre imagination).

Détail et ensemble du tableau : Pape Paul III, 1547

Je lisais enfin le nom de son auteur : Titien. Je ne connaissais même pas ce nom.

Autoportrait du Titien, 1546-47 

Me tournant d’abord à gauche, je vis une autre figure troublante : Christ, portant sa croix et – là encore – me regardant droit dans les yeux. Il semblait me dire : “alors, qu’est ce que tu vas faire, toi ?”

Portant la croix, 1565

Il était donc évident que ce peintre, quel qu’il soit, était un authentique maitre quant aux effets dramatiques des regards – miroirs de l’âme.
(De fait, j’ai appris, plus tard, qu’il laissait ses apprentis réaliser les fonds et les formes principales, mais qu’il se chargeait toujours des visages).

Toujours sous le choc, je me retournais encore – la pièce étant remplie de peintures. De l’autre côté, une autre toile se trouvait isolée des autres, environ 1 m de large par 1,2 m de hauteur. Très sombre, à l’exception d’une femme, lumineuse par contraste.

Le thème me rappelait ces “vanités”, avec ce crâne et ce livre au premier plan. Mais surtout, il y avait là une figure, un visage et ces yeux ! Ils ne regardaient pas le spectateur, cette fois-ci, mais étaient tournés au ciel.

A vrai dire, je ne pouvais pas voir le décor du fond (et pas même les tétons, que je ne découvre d’ailleurs que maintenant), car toute mon attention était focalisée sur ce visage.
Les yeux étaient remplis de larmes, mais aussi d’une sorte de joie étrange et claire. On aurait dit un espèce d’espoir, en dépit des circonstances.

Après quelques minutes en apesanteur, je vins finalement lire le titre de l’œuvre : “Madeleine, la pénitente” (1565).
Une fois n’est pas coutume, tout devint clair. Non seulement il devenait possible d’associer une histoire à cette scène, mais la situation et l’image se fondaient pour créer ensemble un extraordinaire momentum.

J’imaginais alors Marie-Madeleine, peu après la mort du Christ, le pleurant, seule dans ses prières. Et pourtant, elle garde la foi ! Tout cela est étrange, illogique, puisque Jésus vient à peine de mourir, mais elle continue malgré tout à croire en lui et en Dieu, envers et contre tout. 
Peut-être était-elle-même amoureuse, ou plutôt peut-être l’aimait-elle, non seulement comme figure religieuse mais aussi comme homme de chair et de sang ? Mais le voilà mort !
Elle pleure donc toutes les larmes de son corps et ne peut croire à ce qui vient de se passer – et pourtant, elle sent au fond d’elle que tout cela devait arriver. Elle parle à Dieu lui-même, lequel semble lui répondre.
Elle semble lui dire : “Rends-le moi – et accueille le, en même temps, à tes côtés, car c’était le Messie, car c’était le meilleur des hommes, car je l’ai aimé et l’aimerai toujours, comme disciple et comme femme.

Tous ces flux imaginaires me venaient, comme malgré moi, indépendamment de ma volonté, alors que je me tenais là, debout, à la regarder.

Et je pleurais moi aussi, comme je n’ai jamais pleuré. J’ai chialé à chaudes larmes pendant 10, 15 minutes, peut-être plus – j’avais perdu la notion du temps. Je ne faisais plus qu’un avec cette peinture, cette situation, ce drame. Je ne pouvais même plus mesurer ce qui se passait tout autour de moi. J’étais seulement là, debout, avec cette pulsation de vie, présent.

Au bout d’un moment, je dus sortir de la pièce, comme épuisé. J’essayais de retrouver mes sens habituels, en respirant à pleins poumons. Je marchais au hasard, en me sentant vidé de toute énergie. Je n’avais plus envie de rien… sauf d’y retourner.
Et c’est ce que j’ai fait, tant en me disant : “Tant pis pour le reste du musée, va pour Marie-Madeleine.” 

Avant de rentrer à nouveau dans cette pièce, je craignais que le charme ne soit rompu et qu’il ne me ferait plus aucun effet. J’entrais donc doucement et humblement, puis levais enfin la tête.

A nouveau, mes yeux se sentirent comme attirés par ce regard. Et je retournai à son hypnose. Le temps passait, je pleurais de nouveau et me sentais plein de son énergie. Je me sentais aussi reconnaissant de cette chance, pour cette relation inattendue et pour cet Art.

Chose amusante, lorsque j’ai parlé plus tard de cette expérience à mon beau-père, il me raconta que la même chose lui était arrivé avec cette même toile… Nous nous sentions connectés.


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