
Cela m’a pris un certain temps de lire cette histoire, à cause de son titre. En effet, qui dont aurait envie de lire un bouquin à propos de la Mort ?
Et pourtant, il s’agissait de la dernière d’un recueil de nouvelles de Tolstoï, le livre portant son nom : “la mort d’Ivan Ilitch”. Or, cela instille l’idée que l’on se dirige a fil de la lecture vers la pièce maitresse… alors je me suis décidé à aller contre mes préjugés et m’y suis plongé.
L’histoire est structuré en trois parties, ou phases, et démarre d’emblée avec la mort de monsieur Ilitch, mais une mort déjà consommée.
En effet, la première partie nous propose de croiser l’un de ses vieux amis, qui visite la famille endeuillée. Mais cette visite et l’atmosphère de la maison est si froide, que tout cela semble bizarre autant qu’étrange – emprunté. Même la veuve semble jouer un rôle, et en réalité ne s’intéresser qu’à la manière de maximiser sa pension de veuvage.
Quant au reste, tout n’est qu’une histoire d’attitudes et de “bonnes manières”, sans grand rapport avec la personne défunte.


Un instant poétique se glisse dans cette grisaille, lorsque l’ami en question se surprend à penser pour de bon à la mort d’Ilitch et donc, par extension, à la sienne propre, qui viendra bien un jour. Mais il rejette aussitôt cette idée désagréable, d’autant qu’après tout, pourquoi cela lui arriverait-il un jour ? Le malheur n’arrive qu’aux autres, surtout lorsqu’il est aussi abstrait – ne le faisons-nous pas nous aussi ?
Voilà donc notre introduction.
L’histoire change alors, en adoptant en un “flashback” le point de vue d’Ilitch lui-même.
Dans cette seconde partie, nous le découvrons au travers de ses actions, pensées secrètes et sentiments. Nous le suivons depuis sa tendre enfance, jusqu’à un âge mûr. Tout cela va très vite : nous comprenons d’emblée qu’il est issu d’une famille bourgeoise et qu’il suit à la lettre tout ce que cette “bonne société” lui a inculqué et intimé de faire. Une étape après l’autre, il suivra ainsi le protocole traditionnel : se marier comme il se doit, avoir une progéniture – toutes ces conneries, si j’ose dire (lorsque cela est imposé et que ça ne vient pas d’un désir profond). En d’autres termes, rien n’est véritablement original, au sens d’une impulsion profonde et réellement personnelle. Dans cette logique, il s’agit donc de grimper progressivement dans l’échelle professionnelle et sociale, gagner en considération, s’enrichir… et c’est ainsi que la vie s’écoule impunément.
A la fin de cette deuxième phase, on comprend qu’il a développé une sorte de petite maladie, assez obscure et de rien du tout… D’ailleurs, ce n’est pas comme s’il s’y intéressait sérieusement. Il va certes chez le docteur, qui lui prescrit les médocs qui vont bien.

Evidemment, alors que le temps passe, sa maladie est toujours là et cette étrange sensation du corps va en s’amplifiant, ce qui le gêne un peu, et puis un peu plus… Tout cela est d’autant plus pénible que cela contrecarre ses plans et que des idées étranges viennent l’assaillir de temps à autres – des idées un peu noires, le genre d’idée qu’il semble toujours être trop tôt pour avoir (n’est-ce pas ?) A ce moment-là, cela relève encore de la gêne qui prend la tête (ou casse le …, c’est selon). Ni plus, ni moins, qu’un nouveau problème à gérer, parmi une foule d’autres problèmes.
A mon sens, c’est à partir de là que l’on glisse vers la troisième partie, d’un point de vue dramatique, laquelle s’attache au processus terrible de la mort.
Dans cette phase, la perception de notre homme se fait plus aiguisée, d’autant que son attention tend progressivement à se focaliser sur sa maladie. A cette étape, donc, il ne parvient plus guère à voir le monde qui l’entoure, car il est désormais obsédé par la maladie et l’éventualité d’une fin prématurée.
Alors, il ne s’agit déjà plus d’un problème parmi tant d’autres , mais bien de LA GRANDE QUESTION de sa putain de vie !
Et le pire est encore que personne ne semble en avoir rien à faire ! Son épouse elle-même ne semble pas l’entendre, engluée dans ses propres soucis. Le docteur, quant à lui, indique nonchalamment : “peut-être que ce traitement marchera ; peut-être pas.” Mais, bon sang, il n’est tout de même pas possible que ce soit la fin ?! Où est donc la justice ?
Il se sent ainsi plus seul que jamais.
Tout cela est particulièrement touchant et troublant, d’autant que Tolstoï était le maitre des monologues intérieurs. Le lecteur fait ainsi corps et âme avec le personnage qu’il suit.
La crise arrive : “Mais que se passe-t-il ? Qu’ai-je fait de mal ?”… Car il doit y avoir une raison, il a dû manquer quelque chose, ce n’est pas possible sans cela… Et pourtant la réponse lui échappe. Il a bel et bien suivi chacune des règles, réalisé chacun des pas attendus. Avoir étudié, œuvré dans un emploi bien comme il faut, s’être marié, avoir eu des enfants – mais bordel, qu’est-ce qu’il y a de mal à ça ?
Et alors, il comprend à quel point tout cela a été vide, futile. Tout s’est passé, comme s’il n’avait pas été le maitre de sa vie. En fait, il s’agit moins de contrôle que d’un manque de présence à cette vie, de pleine conscience, comme on dit. Il était comme à côté de sa vie – mais là encore, tout le monde semble se moquer de cette terrible révélation !

Voilà le cœur de ses tourments. Bien sûr, il y a aussi la douleur physique et cette douleur n’est pas sans lien avec sa peine morale. De fait, sans cette sensation physique, il n’aurait probablement jamais écouté les mouvements intérieurs ni a fortiori pensé au sens de tout cela. Il aurait continué à vivre de la même manière, comme un fantôme.
Il est là, désormais alité, et l’absurdité apparente de ce qu’on appelle la Vie le saisit maintenant tout entier.

En tant que lecteur, on rentre progressivement dans ce tourbillon intérieur. Alors, on compare la première partie de cette histoire, finalement assez ennuyeuse à l’image de cette vie bourgeoise faite de faux semblants, à ce que c’est devenu, par contraste, à cette terrible intensité. A la fin, on se surprend à pleurer, page après page…
Et de fait, on ressent à sa manière ce qu’il semble ressentir : la vie passe, elle avance sans nous demander, qu’on le veuille ou non. Il y a tellement de gâchis, alors même que l’on pense faire de son mieux. Bien sûr, il y a là un transfert inconscient, mais aussi de la compassion pour cet homme de légende. Une connexion s’est établie entre soi et l’autre, et l’on est désolé de constater cette vie ratée – ужасна жизнь – dont la tragédie résonne comme au diapason.
Deux semaines après avoir lu la nouvelle, j’avais le sentiment qu’elle était toujours vivante en moi, comme un “moment artistique”. Et je l’ai relue encore.
Finalement, cela parle de la mort, certes mais aussi et surtout de la vie, du sens de la vie, qu’il convient sinon de trouver au moins de chercher, ou encore de la relation entre l’âme et le corps. Cela évoque aussi la conscience, qui semble si souvent ensommeillée, en dépit de la pulsion de la vie, rythmée silencieusement par un cœur qui bat. Ce n’est qu’avec la confrontation avec l’abîme que nous nous arrêtons pour penser. Et alors que voudrions tout revoir, et reprendre correctement depuis le début, cela semble bien tard. Nous voulons échapper à un destin qui avance malgré nous et qui ne répond pas à nos rêves.
Cette histoire est bien triste, il est vrai, mais elle agit aussi comme un phare.
Au travers de la littérature et de l’empathie, nous pouvons gagner du temps. Cela aide à relativiser, à rendre nos problèmes quotidiens à de plus justes proportions (après tout, oui, tout un tas d’emmerdements surviennent, mais ce n’est pas une raison pour se rendre malade). On peut certes perdre du pognon, un travail, on peut se cogner rudement contre un obstacle vu trop tard, mais tous ces embêtements peuvent être tempérés, en les considérant à la lumière des enjeux réels de la vie.
C’est ainsi que la littérature offre une expérience.

Il s’agit bel et bien d’un “moment artistique”, pourtant appuyé sur si peu : une suite de mots imprimés sur quelques pages. Mais ces mots font sens. Ils évoquent et créent finalement une vision, qui résonne profondément à l’intérieur.
En repensant à cette histoire et à sa tristesse apparente, cela stimule en fait la volonté de vivre à fond. Tâchons de ne pas être un autre Ivan Ilitch, tâchons de ne pas gâcher le cadeau qui nous est donné !
Naturellement, le risque d’oublier cette belle résolution est patent, comme avec toutes les autres résolutions. Et pourtant, je suis certain qu’elle résonne quoi qu’il en soit, quelque part, et qu’elle se cristallisera en quelque chose d’éminemment bon – voilà la magie de l’Art !
V.
Lien vers le texte : https://beq.ebooksgratuits.com/vents/Tolstoi-Ilitch.pdf