La tyrannie des “vidéos”


J’ai installé, dernièrement, un ensemble de microphones dans une guitare acoustique.

Cela représentait, pour moi, une expérience nouvelle, et je dois admettre que je n’étais pas tout à fait serein, sachant qu’il s’agissait de coller certains capteurs à la super-glue directement en dessous de la table d’harmonie (sous le chevalet). Comme toujours, lorsque l’on parle de choses irréversibles, cela m’a fait pas mal réfléchir, j’ai regardé à peu près tout ce que j’ai pu trouvé sur la toile et j’ai bien sué au moment suprême de réaliser la tâche.

SPOILER : finalement, tout s’est plutôt bien passé, bien que j’aie, évidemment, commis quelques erreurs… Maintenant que je les ai faites, je saurais comme mieux m’y prendre, pour une éventuelle prochaine fois !

Le fait est que j’ai vu toute cette opération comme une bonne occasion d’en faire une petite vidéo. De fait, il n’y en a bizarrement pas tant que ça sur la toile (peut-être 3) et cela pourrait potentiellement aider quelqu’un d’autre, si ce n’est à faire le boulot, au moins à savoir que ce n’est pas sorcier et donc à se positionner. 
Du reste, c’est souvent comme ça que ça marche : on tombe sur une chaine YouTube par le détour d’un test, ou d’un tutoriel, et ce n’est qu’ensuite qu’on va s’intéresser à ce que le “créateur de contenu” fait vraiment comme travail artistique. 
Enfin, comme je n’avais jamais réalisé ce genre de contenu, j’ai pensé que cela pourrait être une expérience intéressante.

Présentation du système de capteurs de surface

Le jack de connexion

Naturellement, suite aux productions de courts métrages et aux expériences en captations de spectacles, je savais comment approcher la question d’un point de vue technique (caméras, lumières, prise de son).
En revanche, je n’avais qu’un retour d’expérience très limité en interviews (deux exemples passés), ce qui m’a rendu les choses plus délicates, d’autant qu’il s’agissait d’être à la fois devant et derrière les caméras.

Capture des références colorimétriques

Entrainement à la pose

Remise en place des cordes ; le microphone aérien monté sur col de cygne peut -être aperçu dans la caisse de résonnance.

Pour le dire brièvement, ça ne sera sans doute pas la meilleure vidéo jamais produite pour YouTube !
Cela m’a demandé 4 ou 5 heures d’installation / tournage, là où j’aurais pu m’en sortir en 2 heures ou 2 heures 1/2, en me focalisant sur le montage… et il me faudra encore bien 4 à 6 heures pour l’édition. Mais bon, c’est toujours comme ça, la première fois.

La fin du tournage, en début de soirée

En tout cas, l’idée du jour est de rebondir sur le principe même de ces vidéos type YouTube.

En effet, il y a vraiment là quelque chose de faux.
Bien sûr, c’est aussi ce qu’on peut ressentir en tournant un projet cinématographique, voire en travaillant sur un projet de théâtre scénique ; mais dans ces circonstances-là, on a au moins l’impression que cette illusion est pour la bonne cause – non ?
En revanche, lorsqu’on tourne une vidéo “YouTube”, qui se situe à la limite du tutoriel, il y a un sentiment d’étrangeté, du genre : “mais, après tout, qui m’a demandé de faire ce truc ? En quoi cela sera-t-il différent de tout ce qui existe déjà sur la toile ?”
On se surprend donc, alors qu’on regarde droit dans l’objectif, à penser : “mais pourquoi est-ce que je fais ça, en fait ? Qui s’en soucie ?”

D’une certaine manière, c’est assez proches des sensations éprouvées au long d’un projet artistique personnel : “Tout le monde s’en fout, non ?… Mais est-ce que cela implique, pour autant, que je ne doive pas le faire ?”

De plus, il y a tout un ensemble de conventions assez spécifiques à ce type de vidéos “You Tube” (ou autres plateformes).
Cela évoque en partie l’univers des clips musicaux : l’un de mes partenaires de travail, batteur du groupe de métal Kozoria, me disait récemment “dans un clip, tu dois exagérer, sinon, ça va être plat et chiant”.

Capture du clip de Kozoria : “Reborn

Personnellement, j’ai beaucoup de mal avec cette idée. Mais il est vrai que beaucoup d’acteurs de théâtre ont un raisonnement similaire : “sur scène, on doit amplifier le geste et l’action, pour que la personne au dernier rang puisse la percevoir…”
J’avoue que je ne travaille pas de cette manière, je crois qu’il s’agit plutôt d’être plus intensément dans l’action, ou même la pensée, plutôt que de chercher à “montrer”. Du reste, j’ai pu rencontrer un acteur formidable, Sylvain Levitte, qui travaille de cette manière là, intensément présent et dans le vrai – et cela fonctionne tellement mieux que n’importe quelle “démonstration”.

“Tempest project”, mis en scène par Peter Brook

Cela dit, j’admets volontiers que cette tendance, ou plutôt cette tradition, existe et fasse recette parmi les vidéos YouTube. Voilà précisément ce que je nomme “tyrannie”, car cela représente une sorte de “plus petit dénominateur commun”.
Ainsi, il faudrait :

  • Un titre accrocheur, de manière à générer des clics : plus il y en aura, mieux ce sera !
  • Un arrière plan élégant, tamisé, de manière à offrir au spectateur quelque chose à regarder, pour reposer l’œil… lorsqu’il en aura marre d’écouter. (Voilà typiquement ce que j’ai raté dans cette première expérience 😉
  • Une petite musique d’ambiance, parce que tout un chacun a peur du vide…

Exemples typiques, avec la chaine de Paul Davids (assez intéressante, par ailleurs)

Quand on comprend cela, on s’interroge : c’est quoi ce putain de monde ? Que ou qui sert-on, en réalité ? 
Bien sûr, je comprends bien l’idée qu’il faille d’abord saisir les règles du jeu, pour ne les transgresser (une ou deux) qu’en connaissance de cause. Du reste, je sais bien que ces plateformes sont destinées 

  1. À l’autopromotion. D’un certain point de vue, c’est une petite révolution… mais cela implique aussi de devoir intégrer du marketing (de “sa” marque personnelle) dans chacune de ces vidéos et pour cause : pour être trouvé, il faut être trouvable !  (Austin Kleon)

Extrait du livre “Show your work”, de Austin Kleon

2. En générant du clic, cela apporte des revenus à Google, puisque cela permet de mieux vendre la publicité. On pourrait d’ailleurs affirmer que poster une vidéo sert avant tout l’hébergeur, et le créateur dans une moindre mesure seulement (et, avec de la volonté et un peu de chance, le public !)

Je n’ai donc pas de conclusion définitive sur ce sujet des vidéos YT… C’est aussi l’une des raisons qui me poussent à demander votre avis, vos commentaires, etc. 
Honnêtement, que pensez-vous de ce phénomène moderne de pléthore de “vidéos” ? Comment utiliser ce système essentiellement commercial (“si c’est gratuit, c’est toi le produit”), pour faire quelque chose d’autre ? Comment ne pas se retrouvé bouffé par le système (ne pas devenir une “pute à clics”) ? Comment utiliser ces plateformes pour ce qu’elles sont et pas autre chose, à savoir des plateformes ? 

En tout cas, il est grand temps soit de commencer à monter cette vidéo, pour aller au bout de l’exercice, soit de prendre une guitare et d’aller écrire quelque chose… De fait, j’ai une nouvelle composition qui pointe le bout de son nez et qui me réclame, jour après jour… Il s’agit d’un morceau en continuité avec celui de l’été dernier : “Babel”


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