Impressions : TOVE, ou de la question des “biopics” et autres scènes de sexe


Connaissez vous les Mummintrolls ou autres Moumins

Moi non, tout du moins jusqu’à ce que j’apprenne que ces histoires étaient les livres de chevet à la fois de ma chère et tendre épouse et de ma chère et tendre mère – la honte ! 

Et de fait, il s’agit effectivement de contes pour enfants de très bonne qualité, qui font la part belle au grotesque, à l’aventure et à l’humour, tout en contenant un style très doux, imaginatif et finalement optimiste.

Il y a en réalité une composante culturelle à ma méconnaissance (et peut-être aussi à la vôtre), puisqu’il s’agit de classiques, au moins en… Scandinavie et en Russie.
Pour la Scandinavie, cela se comprend aisément, puisque l’auteur Tove Jansson était fino-suédoise (et les scandinaves sont friands des productions locales).
Pour la Russie (ou plutôt l’ex-URSS), c’est un peu moins évident, sauf si l’on se souvient que la Finlande était un pays “non aligné” (donc pas ennemi) et qu’il existait en URSS d’excellentes capacités de traduction littéraires (quoique variables).

Cela dit, ces livres peuvent se trouver facilement un peu partout dans le monde.

Toujours est-il que, Tove Jansson étant une sorte de fierté nationale, particulièrement en Finlande – comme j’ai pu le vérifier personnellement à Helsinki – elle a eu droit, à son tour, à son biopic, sobrement intitulé TOVE.

Ce film a d’indéniables qualités : tout d’abord les couleurs et les atmosphères, qui sont tout à fait réussies. On y sent le contraste entre des extérieurs froids et les intérieurs chaleureux, mais aussi l’ambiance de la fin de la seconde guerre mondiale, le poids de la société d’après-guerre, la libération des mœurs et, plus globalement, de cette atmosphère si particulière aux années 50, en Scandinavie.

Cela résonnait avec ce que mes grands parents danois avaient pu me raconter de leurs pérégrinations et de leur vision du monde à cette époque (ils étaient de la même génération que Tove Jansson).

Au niveau des actrices et acteurs, il faut leur reconnaitre un véritable travail. Des efforts évidents transpirent dans l’interprétation, qui est plutôt qualitative. 

S’il y avait de bonnes choses, cela reste tout de même un peu froid, scolaire et même parfois un peu lourd…
En fait, tout suggère à la fois un travail personnel important, mais très limité quant au drame. C’est comme si les interprètes avaient réuni du matériau sur la vie de Jansson et de son entourage, et même qu’ils étaient parvenu à le fait leur, mais sans aller plus loin… En d’autres termes, on se demande si le réalisateur a travaillé véritablement avec eux, en direction d’acteur, sur la portée de chaque rôle, puisqu’on ne trouve presque aucun élan dramatique et, de fait, en tant que public, on n’est ni transporté, ni même touché.

Au niveau global, scenario inclus, tout se passe comme s’il s’agissait d’un documentaire, riche en couleur et en quelques détails canailles, avec un ou deux petits drames au milieu (une histoire d’amour avortée, des relations à l’œuvre et à la société compliquées). 

A ce titre, le seul point finalement intéressant de cette histoire – outre la libération sexuelle de l’héroïne – reste sa relation paradoxale au succès rencontré par les Mummintrolls, qu’elle considérait apparemment comme un sous-art, pour s’amuser.
(Cela rejoint en partie la manière qu’Andersen avait de voir ses contes…)

Globalement et très honnêtement, pour faire bref, on s’ennuie. 

De la question des scènes de cul

Parsemé de scène de sexes, on retrouve les mêmes limites que d’habitude. A tel point qu’on en vient à se demander pourquoi ces scènes sont si souvent ratées… Car tout se même, s’ennuyer dans une scène d’amour, n’est-ce pas un paradoxe ?

Cela m’a rappelé quelques livres (notamment la série Outlander de Diana Gabaldon, ou bien L’Enfer de R. Belletto), qui intégraient également ce type de scènes et plus souvent qu’à leur tour. Or l’impression était très nette : si la première scènes sexuelle apportait certes quelque chose et notamment une dynamique intéressante (qui s’appelle, je crois, l’excitation), on reste froid dès la seconde… Par la suite, on se surprend à penser : “oh non, c’est pas vrai, encore une scène de cul – je la saute ?” ou encore “mais pourquoi est-ce que l’auteur se sent-elle / il obligé(e) de nous infliger ça ?”

Dans les films, c’est exactement la même chose. On pourrait croire, de prime abord que la force de l’image et, avouons-le, de corps généralement bien choisis, pourrait bénéficier au film, mais honnêtement, la plupart du temps, c’est juste une perte de temps et d’énergie. A nouveau, tout se passe comme si les scénaristes / réalisateurs / producteurs pensaient qu’il s’agissait d’un passage obligé pour retenir l’attention du spectateur – alors je l’affirme : non mesdames et messieurs, ce n’est pas nécessaire (ou alors pas comme ça).

Dans le cas du film TOVE, j’avais même le sentiment de quelque chose de l’ordre du voyeurisme pornographique. Dieu merci, on ne nous montrait pas d’organes sexuels, loin de là, mais il y avait tout de même quelque chose de démonstratif, un usage décomplexé d’une situation à des fins discutables (je serais d’ailleurs intéressé à en discuter avec vous, notamment via les commentaires). On a ainsi l’impression que les créateurs ne pouvaient pas laisser passer cette opportunité et qu’il l’ont donc surutilisée, ce qui est (pour moi) une faute de tact et de goût.

Et pourtant, il est tout à fait possible de réaliser des scènes absolument inoubliables, sur ce thème, en ne montrant rien mais en valorisant plutôt l’imagination du spectateur. Sans parler des ellipses dramatiques (typiques des pièces de Tennessee Williams), on peut utiliser ce fameux effet Kouleshov et avoir confiance en l’imagination du spectateur, qui est beaucoup plus intelligent qu’on ne le croit. Chers auteurs, chers réalisateur, croyez aussi en la capacité d’un bon acteur, qui peut faire voir et sentir au spectateur ce dont il parle.

Je vous invite à visualiser un exemple absolument brillant, tiré du film Persona d’Ingmar Bergman. 
En effet, on écoute seulement l’actrice parler d’une expérience sexuelle qui lui est arrivée sur la plage – et là, croyez-moi, cela fonctionne.. grâce à la magie du théâtre et à l’imagination du spectateur :

De la question de tous ces biopics ratés

De manière générale, pourquoi les films biographiques sont-ils si souvent nullissimes ?

Exception notable : Amadeus, mais qui n’est pas véritablement un biopic, mais plutôt une variation autour d’un thème (au choix : la jalousie, le génie, le revers de la médaille, etc.).

Au-delà de la qualité de réalisation (très années 80) et d’interprétation (en particulier F. Murray Abraham), il valorise deux figures artistiques (Mozart et Salieri), comme contexte historique et comme soutien musical, et a été développé à partir d’un texte magnifique : une “petite tragédie”, créée par le plus grand poète russe : Alexandre Sergueievitch Pouchkine (une sorte d’équivalent à Mozart, en poésie). 
Les enjeux dramatiques étaient d’ailleurs si forts que le thème a été développé en pièce de théâtre par Peter Schaffer.

Pour découvrir le texte original, je vous invite à découvrir le télé-film soviétuque ci-dessous (avec sous titres : si vous saviez combien je les ai attendus !…), publié par le producteur Mosfilm, de 34’27 à 1h12′. 
L’acteur interprétant Salieri (I. Smoktonovski) y est excellent – Mozart est un peu plus faible, mais dans l’ensemble, cette série des petites tragédies est absolument formidable.

On pourrait aussi citer, dans la même logique : La Liste de Schindler, Dallas Buyers Club, 12 ans esclave, Lincoln, Moi Tonya, Imitation Game, Ludwig ou même Patton. 
Tous ces films (à l’exception de Ludwig) ne sont pas réellement des biopics, puisqu’ils ne cherchent pas précisément à nous raconter la vie du personnage principal, mais s’intéressent plutôt au drame, librement inspiré de véritables personnes historiques.

Tout au contraire, la liste des biopics ratés (mais qui avait tout pour fonctionner) est quasiment infinie, par exemple : Alexandre, Jobs, Big Eyes, Jeane D’Arc (de L. Besson), La jeune fille à la perle, Rocket Man, Marie Antoinette, Geronimo, Coco avant Channel, Frances, ou encore pratiquement tous les films autour de la figure de Jésus Christ (sauf Ben-Hur)…

Ces films-là avaient sans doute de bonnes intentions, mais qui ne fonctionnaient qu’à grand peine (dans Rocket Man, globalement assez ennuyeux, la seule scène qui marche, à mon sens, est celle où Elton John, tout à son spectacle, s’envole littéralement et métaphoriquement sur scène – c’est-à-dire où le réalisateur se permet enfin une certaine fantaisie).

La question des biopics pourrait mériter un billet entier (voire une thèse), mais permettez-moi tout de même de partager avec vous un texte de Stanislavski, tiré (et librement traduit) de son livre : “créer un rôle”. En effet, il exprime selon moi le contraste entre une histoire bêtement factuel et le drame, qui éveille l’appétit.
Dans cette séquence, un professeur de théâtre demande aux élèves de lui résumer Othello :

[Paul commence : ] « Othello a enlevé la fille d’un sénateur nommé Brabantio, la nuit même où les Turcs ont mené une attaque sur l’une des colonies vénitiennes”, commença Paul. “La seule personne à même de diriger une opération militaire victorieuse est justement Othello. Mais avant de lui confier la défense de leurs possessions, il est nécessaire de régler le conflit qui l’oppose à Brabantio, lequel demande réparation du déshonneur que cet homme noir méprisable fait subir à sa famille.
Le Maure, accusé de l’enlèvement, est appelé devant le Sénat, où une session spéciale est tenue. »

« Je m’ennuie déjà » dit [le professeur]. « Voilà le genre de libretto qu’on vous donne dans les théâtres. A votre tour, Grisha, racontez nous le contenu d’Othello. »

« Chypre, la Crête et la Mauritanie sont des conquêtes, soumises au joug de Venise. » commença notre spécialiste en clichés. «  Les doges arrogants, les sénateurs et autres aristocrates ne voient pas les habitants de ces provinces comme des êtres humains et n’autorisent pas les mariages avec eux. Mais, voyez-vous, la vie ne fait pas attention à ces choses-là et elle force les gens à faire de difficiles compromis. A ce moment là apparait une guerre inattendue avec la Turquie… »

« Excusez-moi, mais je trouve ça plat. Cela sonne comme un livre d’Histoire. Il n’y a pas grand chose qui puisse m’emporter. Et pourtant l’art et la créativité sont fondés sur le fait qu’ils enflamment notre imagination et nos passions. Dans ce que vous dites, je ne ressens rien des enjeux brûlants de la pièce de Shakespeare. Et, de fait, il n’est pas facile d’en relater l’essence.»
[…]

Affiche du spectacle, mis en scène par David M. Jenkins

Au bout d’un moment, [le professeur] se mit à raconter lui-même l’histoire, ou plutôt de broder, de manière imaginative, autour du thème de Shakespeare :

« Je vois une jeune et belle Vénitienne, qui a grandi dans le luxe et qui est à la fois gâtée, originale, remplie de rêves et de fantaisies – dans le genre de ces jeunes filles qui ont grandi sans mère, à partir de contes et de romans. Cette fleure délicatement entre-ouverte, Desdémone, s’ennuie, à force d’être tenue à l’écart des responsabilités d’une maitresse de maison, tous ses caprices étant comblés par son père, homme important et orgueilleux. Personne n’a le droit de venir la voir et son jeune cœur ne pense qu’à l’Amour. Il y a certes des prétendants à sa main, de jeunes Vénitiens arrogants et décadents, mais il ne charment en rien cette jeune rêveuse. Elle cherche le jamais vu, dans le genre de ce qu’elle lit dans ses romances. Elle attend le prince charmant, ou bien le potentat puissant, un roi. Ce devra être un héro, beau et téméraire, impossible à conquérir… Alors, elle se donnera à lui et partira à ses côtés sur un formidable navire pour un royaume lointain.
A vous de continuez, maintenant…»

Cet extrait exprime fort bien, je crois, le type d’attitude et de travail à imaginer pour raconter une histoire de manière intéressante, pour qu’elle enflamme l’imaginaire. Il s’agit moins de chercher le “plus beau que nature” que de pénétrer la vie intérieure et nous laisser emporter dans ces flots d’imagination.

En repensant aux quelques exemples de films cités plus haut, cela me semble assez représentatif – et surtout, cela donne envie de les revoir – car quoi de plus formidable qu’un beau moment de théâtre ou de cinéma ?

Bonne semaine !


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