Un film iconoclaste !
Sous des abords certes vieillissants et stylisés – on se rapproche des premiers films de Bergman, avec une esthétique et un type de jeu très particuliers – ce film est une vraie bombe à retardement.
Il pulvérise les institutions, quelles qu’elles soient : religieuses, d’abord, mais aussi scientifiques, voire sociétales.

En substance, il renvoie dans les cordes tous les arrivismes, cristallisés dans le film par les “notables” (le prêtre de la paroisse, le médecin local, le patriarche fermier), si sûrs de leur fait et de leurs convictions.

Mieux encore, tout cela n’est distillé que par la bande (en trois bandes, pour les amateurs de billard), avec finesse et c’est pourquoi le drame fonctionne et que le bas blesse : comme nous partageons les sentiments des différents protagonistes et même, peu ou prou, leurs codes de conduite, nous nous retrouvons finalement confrontés à nos propres limites (ou même à nos propres démons).
En effet, l’action finale nous prend à rebours et nous renvoie à nos appréciations du monde, c’est-à-dire à la manière dont nous l’expliquons et l’entendons.
D’un point de vue dramatique et artistique, c’est donc parce que nous nous immergeons progressivement dans l’histoire et dans l’empathie, face à la tragédie – c’est-à-dire parce que nous y finissons par y croire – que la révélation finale fonctionne…
Hommes de peu de foi, comme dirait le frère illuminé !
Pour en revenir aux institutions mises au bûcher, le propos me rappelle fortement “Le grand inquisiteur” de Dostoïevski, bulle géniale glissée dans son roman Les frères Karamazov.
Toutefois, ce morceau de littérature étant très condensé, il s’attaque très rapidement au minerai (sa thèse), alors que dans Ordet, c’est seulement à la toute fin du film, que le propos prend son sens.
- Chez Dostoïevski, c’est avant tout l’Eglise instituée par les hommes, qui est sur la sellette. Bien évidemment, à travers l’Eglise, ce sont aussi toutes les autres institutions de pouvoir qui sont remises en question.
- Dans Ordet, si la foi sociale (au sens de celle qui a pignon sur rue) est centrale – et représentée tout au long du film d’abord par le rôle pivot du patriarche, par la promiscuité de l’édifice bâti à deux pas, puis symbolisé par le prêtre – la foi “résistante” (typiquement luthérienne, rejetant l’institution) et la “foi scientifique” (personnifiée par le médecin) sont aussi prises à parties. Deux exemples :
- Pour la foi “dés-instituée” (c’est-à-dire pratiquée par un groupe autonome, sans prêtre, comme cela se faisait souvent en Scandinavie, notamment au XIXème siècle), l’histoire montre qu’elle n’est pas exempte du péché d’orgueil. Et c’est bien normal, puisque ce sont des hommes et femmes qui l’animent, avec tous leurs défauts. C’est ainsi que, dans le film, on voit le représentant de cette communauté (le voisin) progressivement rongé par le remord d’avoir cédé à sa fierté et maudit son voisin ;
- Pour le médecin, cela nous parle encore plus facilement, puisque les temps n’ont pas changé. Après avoir “sauvé” sa patiente, le médecin se permet une petite blague à l’attention du patriarche et du prêtre : “alors, selon vous, qu’est-ce qui a le plus joué : les prières ou bien mon art ?” La suite des évènements lui donnera doublement tort.
Ce coin dans l’édifice de la “foi scientifique” (c’est-à-dire le doute salvateur) est également présent dans un ouvrage de vulgarisation scientifique que j’ai découvert récemment : Ré-enchanter la science de Rupert Sheldrake, lequel évoque les dogmes dont souffrirait, selon l’auteur, la science moderne, d’essence matérialiste.
En substance, il nous dit que l’enfermement de la Science (avec un grand s) dans un système de certitudes philosophiques (quasi-religieuses) et sociales (puisqu’elle s’épanouit dans le monde social et professionnel) est une limite fondamentale.
Cette limite serait double : d’une part, parce que le carcan des certitudes nous aveugle, c’est à dire nous empêche de voir au-delà, et d’autre part, parce que ces certitudes relèvent d’un principe absolument contraire à l’esprit des sciences, lequel prêche une confrontation entres les supputations d’une théorie et l’expérience pratique (et non l’attachement dogmatique). Si ma théorie ne résiste pas à l’expérience de la vraie vie, c’est probablement que ma théorie a un problème.
Au contraire, l’assertion typique de la modernité serait d’affirmer (inconsciemment) que ce qu’on ne peut ni voir ni mesurer (avec nos outils) ne peut donc pas exister. Et la boucle est donc bouclée.
Bref, pour en revenir au parallèle avec Ordet, l’institution scientifique est remise à sa place : humaine et juste humaine.
Pour revenir au film, trois personnages représentent les clés du film :
- Inger (la mère), avec sa foi du charbonnier, inexpliquée (un peu hallucinée, ce qui n’est d’ailleurs pas sans inspirer une certaine moquerie à son époux) et inébranlable. Par foi, j’entends notamment joie et espérance ;
- Le fou de Dieu (Johannes), qui est aussi une sorte d’idiot du village et de honte familiale ;
- L’enfant, fillette encore épargnée des certitudes sociales et donc remplie d’une espérance à la fois naïve, charmante (comme dans un conte poétique) et réelle, car elle croit.
Pour achever mon propos (attention SPOILER), il est intéressant de noter l’évolution de notre attitude de spectateur à son égard, et donc de son rôle dans la parabole :
- Au tout début, il s’échappe subrepticement dans la lande, autour de la ferme. Ce n’est apparemment pas la première fois et cela fatigue son entourage. Il va falloir une fois encore le retrouver et le ramener au bercail, possiblement par la force de trois hommes – le ton est donné.


- Nous le voyons ensuite déambuler dans la maison, avec son rythme halluciné, proférant des propos apparemment incohérents : sur les pêcheurs impénitents, leur manque de foi, leur fausse-foi, leur refus d’accepter le retour d’un prophète (car nul n’est prophète en son pays), etc. Le nouveau prêtre du coin, en visite impromptue pour rencontre ses ouailles et tombant sur ce personnage, en est lui-même interloqué. Il se demande même s’il ne vaudrait pas mieux placer l’énergumène dans un institut pour malades mentaux – ambiance…
- Au cœur de la crise familiale, qui bouleverse tout un chacun, le “fou” continue à passer à travers le salon, aiguisant les angoisses en professant le malheur. Il dit notamment voir la silhouette de la Mort elle-même avec sa faux – un moment de théâtre assez terrifiant. Cela est rendu d’autant plus sensible par les réactions de son père, le patriarche, qui lui intime de se taire, de retourner dans sa chambrée et finir même par déplorer ouvertement que ce ne soit pas lui, Johannes, que la mort fauche pour les délivrer enfin de sa présence ;

- Ensuite, dans un échange d’une grande douceur avec l’enfant, sa nièce, Johannes explique que la Mort doit faire son office, car les hommes n’ont pas su faire preuve de discernement au bon moment. Si seulement ils se rendait à la foi, alors la résurrection promise pourrait s’accomplir. La petite fille, elle, y est prête, quoique tout cela suscite ses interrogations ;

- Enfin, alors que tout semble achevé, il revient, transformé et apparemment libéré du poids de sa folie. Un corps git devant lui, dans une boite, l’assistance est consumée de peine (pour les proches) ou de dignité (pour les notables), mais il parle encore de la foi et de résurrection. Les adultes raisonnables sont outrés, mais l’enfant, elle, lui fait confiance. Elle a la foi en sa parole (traduction de “ordet”) et croit au miracle.


Le miracle, pour reprendre le propos du Grand Inquisiteur, est un pis-aller pour les Hommes de peu de foi. En effet, il s’impose et prend la liberté. Toutefois, il est aussi capable de transformer ceux qui se trouvaient déjà à l’orée du passage.

Un très beau moment de cinéma, donc…
PS : je recommande aussi cet article, tout à fait intéressant : https://www.kosmorama.org/artikler/marens-smile