Impressions : Le zéro et l’infini (Arthur Koestler)


Pourquoi avoir pris tant de temps avant de lire ce livre ? Le titre était portant accrocheur et l’envie était bien là… Mais il est de ces ouvrages dont on a peur.

Et c’est vrai : ce roman fait mal.

Par le détour de la fiction, il permet non seulement d’envisager ce qui a rendu possible les grands procès publics staliniens, mais aussi – à un niveau plus proche de nous – d’évoquer les conséquences de nos choix personnels, que nous devrons un jour ou l’autre assumer.

Dans l’histoire, un responsable historique du parti (du genre de Boukharine) se retrouve arrêté. Il passe par plusieurs étapes – assez difficiles à imaginer ex-nihilo, mais très bien amenées dans le récit – qui le conduiront finalement à confesser publiquement des crimes qu’il n’a pas commis. Or, même si la torture psychique joue un rôle, il s’agit avant tout – selon l’histoire de Koestler – d’une logique de fidélité à la révolution et au parti. Pire encore : c’est justement parce qu’il était l’un des membres fondateurs du parti, qu’il en a été l’un des plus fidèles représentants, et donc qu’il ont commis en son nom des actions moralement insoutenables, qu’il se retrouve désormais coincé. Quand on a servi une cause, quitte à refouler nos intuitions et barrières morales profondes, on ne peut plus faire marche arrière. Comme écrivait Dostoïevski dans les Démons / les Possédés, quand on est liés par le crime… (mais cela pourrait faire l’objet d’un autre billet).

Or, cela peut s’appliquer à de nombreux thèmes et choix de vies, non seulement avec le syndrome de Stockholm (je justifie a posteriori mon agresseur), jusqu’aux rôles sociaux que nous tenons, souvent malgré nous, et que nous finissons par justifier « à l’insu du plein gré ».

Alors, peut-on vieillir sans s’embourgeoiser ? Est-il possible d’avoir un regard objectif sur son parcours et critiquer sa classe sociale ? Peut-on  bénéficier voire profiter d’un système sans en devenir l’esclave ?

Plus fondamentalement encore, la question du roman porte sur celle de l’homme et de sa valeur. Le titre du livre est merveilleux, car il exprime en termes poétiques une tension entre une conception quasi divine (la vie est sacrée) et une analyse plus fonctionnelle, mécaniste, voire matérialiste du monde (les hommes s’additionnent ou se retranchent).

Il met aussi en évidence la contradiction de fond entre politique et humanisme. La recherche du pouvoir ou même seulement l’atteinte d’un objectif pré-déterminé est, pour Koestler, inconciliable avec le respect de la personne. C’est la tension entre les fins et des moyens. Je cite :

« Il n’existe que deux conceptions de l’éthique humaine, et elles sont diamétralement opposées. L’une est chrétienne et humaniste, elle proclame que l’individu est sacro-saint et affirme qu’on n’a pas le droit de faire de l’arithmétique avec du sang. L’autre repose sur le principe fondamental que le but collectif justifie les moyens, que non seulement il autorise, mais qu’il exige qu’on soumette l’individu à la communauté, de toutes les manières possibles, qu’on en fasse un cobaye ou un agneau sacrificiel.
[…]
Quand on a du pouvoir et des responsabilités, on se retrouve à la première occasion contraint de prendre une décision devant une réalité : il faut choisir. Et ce choix vous pousse fatalement vers le second terme de l’alternative. Connait-on un seul exemple historique, depuis que le christianisme a été institué comme religion d’État, où un État ait mené une politique vraiment chrétienne ? […] En cas d’urgence – et la politique, c’est l’urgence permanente – les gouvernants ont toujours eu sous la main la possibilité de décréter l’état d’exception, qui exige des mesures d’exception et de légitime défense.  »

Autre passage synthétique (mais un peu plus compliqué, hors contexte, et que je modifie donc très légèrement pour plus de lisibilité), qui évoque un monde rêvé, dans lequel un projet de société ne serait pas perverti par une idéologie réputée sans faille :

« Peut-être le nouveau mouvement ne verra-t-il le jour que plus tard, beaucoup plus tard – avec de nouveaux drapeaux et un nouvel esprit ? […] Peut-être les membres du nouveau parti porteront-ils des bures de moine et enseigneront-ils que seule la pureté des moyens peut sanctifier le but ? Peut-être enseigneront-ils aussi que ce principe selon lequel l’être humain est le fruit de la division d’un million par un million est erroné ? Peut-être alors introduiront-ils un nouveau type de mathématiques, qui repose sur la multiplication : sur l’amalgame de millions de JE, en une nouvelle unité qui n’est plus une masse amorphe, mais conserve au contraire son caractère de « moi » […] amplifié des millions de fois ».

D’une certaine manière, ce livre et la réflexion qu’il porte nous parlent de l’individu, dans son unicité. Il nous invite aussi à renouer avec cette résolution : ne jamais confier le pouvoir à ceux qui le recherchent !
Ne pas se permettre de céder aux totalitarismes, quels qu’ils soient, même (et surtout) s’ils sont pensés pour notre bien !

Avez-vous lu ce roman, si particulier ? Qu’en pensez-vous ?


One response to “Impressions : Le zéro et l’infini (Arthur Koestler)”

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

fr_FRFrançais