Chers amis ;
Pardonnez, je vous prie, l’écart entre mes billets. J’étais (et suis encore) bien malade et n’ai su trouver les forces créatives nécessaires, pour achever le storyboard du court métrage “aux miroirs” que je comptais vous présenter.
En revanche, j’ai pu réunir quelques impressions de lecture, lesquelles commencent… avec une anecdote.
De la bonne action
En bas de chez nous vit, en ce moment, un monsieur sympathique.
A vrai dire, il ne parle guère, car tout indique qu’il a dû subir une trachéotomie. Mais lorsque nous nous croisons, nous nous saluons fort cordialement.
Il arrive tous les soirs, vers 19:30 ou 20:00, et lit un journal, assis sur une bordure en béton des bâtiments, puis s’installe dans son sac de couchage en bas de l’immeuble.
Malheureusement, lorsque je rentre tard, l’éclairage automatique s’enclenche et le réveille parfois. Lorsque cela arrive, il ne manque pourtant pas de me saluer.
Un homme positif, de toute évidence.
Un beau jour, j’ai tenté de lui proposer de partager une baguette de pain, mais il l’a refusée, me montrant par force gestes qu’il n’avait plus de dent.
C’est pourquoi, alors que je rentrais des courses avec, une fois n’est pas coutume, une pastèque, j’ai pensé à lui : cela pourrait lui convenir, d’autant qu’il faisait bien chaud.

Ma chère fille s’est ainsi chargée de la découper en petits morceaux, pour les mettre dans une boite en plastique, avec une cuillère, un peu de cellophane de protection (au cas où il préférerait la garder pour le matin) et même un petit cœur en papier découpé.
Personnellement, je tiens à ce qu’elle voit qu’il y a effectivement des gens qui vivent dans la rue, que ce ne sont pas de mauvaises personnes, que cela peut arriver à tout le monde et que nous devrions les aider si nous le pouvons.
Honnêtement, c’était très peu de choses et je n’en tire évidemment aucune vanité. Cela m’a cependant rappelé cet appel à la « BA », (bonne action) que les scouts nous encourageaient benoitement à mener quotidiennement (j’en suis bien loin)…

Le fil de cette pensée m’a naturellement amené à songer à « La chute », d’Albert Camus.

La chute
Roman relativement court de Camus (il s’agit de son denier travail publié, en 1956), ce texte est comme une claque.

Tout d’abord, son parti pris littéraire surprend : intégralement à la première personne du singulier, il s’agit d’un immense monologue oral (là ou « l’Etranger », autre œuvre phare, était essentiellement intérieur). Les réactions de son auditeur, puisqu’il y en a un, se devinent seulement.
Si ce parti-pris s’approche ainsi, dans son esprit, d’un style théâtral, le niveau de langage est particulièrement soutenu, à la manière des bourgeois mondains.
Puis-je, monsieur, vous proposer mes services, sans risquer d’être importun ? Je crains que vous ne sachiez vous faire entendre de l’estimable gorille qui préside aux destinées de cet établissement. Il ne parle, en effet, que le hollandais. À moins que vous ne m’autorisiez à plaider votre cause, il ne devinera pas que vous désirez du genièvre. Voilà, j’ose espérer qu’il m’a compris ; ce hochement de tête doit signifier qu’il se rend à mes arguments. Il y va, en effet, il se hâte, avec une sage lenteur. Vous avez de la chance, il n’a pas grogné. Quand il refuse de servir, un grognement lui suffit : personne n’insiste. Être roi de ses humeurs, c’est le privilège des grands animaux. Mais je me retire, monsieur, heureux de vous avoir obligé.
A la première lecture, j’ai éprouvé un désir ardent d’en monter une version radiophonique, mais elle durerait 2 à 3 heures…
Du reste, cela relèverait d’un théâtre « brillant » qui m’intéresse moins, désormais… et puis, cela existe déjà – que pourrais-je y apporter de nouveau ? Toujours est il que la lecture du texte flatte l’intelligence… probablement à dessein, car, pour chuter, il faut bien monter un peu !
Du fond, au delà de la forme
Alors que tout démarre de manière à la fois savoureuse et un peu guindée, nous plongeons progressivement dans la propre chute du narrateur.
De fait, il nous raconte son histoire et cela démarre un peu comme la « bonne action » évoquée plus haut.
Dans une première tranche de vie, notre homme était avocat, et pas n’importe lequel puisqu’il défendait les accusés, dans le genre des criminels (potentiels)… En les représentant, il leur offrait ainsi une parole audible par un monde qui n’était pas forcément le leur ; c’est-à-dire, en d’autres termes : une chance d’être entendu, voire de se tirer honorablement d’un mauvais pas.
Du reste, notre homme aimait à aider les aveugles à traverser les boulevards, à acheter les pauvres fleurs des petites vieilles dans le besoin, à guider les passants au coin de la rue, etc.
Bref, un type bien… non ?
Mais un soir, notre « type bien » croise une jeune femme, qui se trouve seule, sur un pont. Penchée à la bordure, elle semble regarder les flots.
Il la dépasse, ressent une sorte d’hésitation confuse, mais continue.
Soudain, derrière lui et en contrebas, le bruit d’un corps tombant dans l’eau. Il s’arrête, sans se retourner.
Un cri, suivi d’un autre et d’un autre encore. Notre homme reste figé. Le temps est encore suspendu. Alors que l’impulsion intérieure bat encore, une sorte de voix diffuse lui murmure « trop tard, trop loin ».
Après quelques instants encore, l’homme s’éloigne finalement, à petits pas, sans prévenir personne.
Vous l’avez compris : cette confrontation à l’inattendu est un révélateur et un catalyseur. C’est le début de sa chute.

Le cri – Edvard Munch (1893)
Lorsque nous nous rendons compte de qui nous sommes et, naturellement, de ce que nous ne sommes pas, le vide se fait. Notre homme s’ouvre à ce vide et se rend compte : sous les apparences du « comme il faut (social) » – un vernis en vérité – apparaît un autre homme, nu comme l’empereur.

“Le vide”, d’Anna Llenas : extrait de cet excellent livre pour enfants
Du reste, son égoïsme est, évidemment, le nôtre. Quand il s’ouvre à son masque, il tombe aussi pour nous.
Je me surprenais à poser souvent une question qu’en homme d’expérience j’avais toujours évitée jusque-là. Je m’entendais demander : « Tu m’aimes ? » Vous savez qu’il est d’usage de répondre en pareil cas : « Et toi ? » Si je répondais oui, je me trouvais engagé au delà de mes vrais sentiments. Si j’osais dire non, je risquais de ne plus être aimé, et j’en souffrais. Plus le sentiment où j’avais espéré trouver le repos se trouvait alors menacé, et plus je le réclamais de ma partenaire. J’étais donc amené à des promesses de plus en plus explicites, j’en venais à exiger de mon cœur un sentiment de plus en plus vaste. Je me pris ainsi d’une fausse passion pour une charmante ahurie qui avait si bien lu la presse du cœur qu’elle parlait de l’amour avec la sûreté et la conviction d’un intellectuel annonçant la société sans classes. Cette conviction, vous ne l’ignorez pas, est entraînante. Je m’essayai à parler aussi de l’amour et finis par me persuader moi-même. Jusqu’au moment du moins où elle devint ma maîtresse et où je compris que la presse du cœur, qui enseignait à parler de l’amour, n’apprenait pas à le faire. Après avoir aimé un perroquet, il me fallut coucher avec un serpent. Je cherchai donc ailleurs l’amour promis par les livres, et que je n’avais jamais rencontré dans la vie.
Par ce jeu stylistique de la première personne, son histoire devient la nôtre et nous ressentons clairement, par extension, les résonances à nos propres expériences.
Ah ! mon cher, pour qui est seul, sans dieu et sans maître, le poids des jours est terrible. Il faut donc se choisir un maître, Dieu n’étant plus à la mode. Ce mot d’ailleurs n’a plus de sens ; il ne vaut pas qu’on risque de choquer personne. Tenez, nos moralistes, si sérieux, aimant leur prochain et tout, rien ne les sépare, en somme, de l’état de chrétien, si ce n’est qu’ils ne prêchent pas dans les églises. Qu’est-ce qui les empêche, selon vous, de se convertir ? Le respect, peut-être, le respect des hommes, oui, le respect humain. Ils ne veulent pas faire scandale, ils gardent leurs sentiments pour eux. J’ai connu ainsi un romancier athée qui priait tous les soirs. Ça n’empêchait rien : qu’est-ce qu’il passait à Dieu dans ses livres ! Quelle dérouillée, comme dirait je ne sais plus qui ! Un militant libre penseur à qui je m’en ouvris, leva, sans mauvaise intention d’ailleurs, les bras au ciel : « Vous ne m’apprenez rien, soupirait cet apôtre, ils sont tous comme ça. »
Ou encore :
Ne sommes-nous pas tous semblables, parlant sans trêve et à personne, confrontés toujours aux mêmes questions bien que nous connaissions d’avance les réponses ? Alors, racontez-moi, je vous prie, ce qui vous est arrivé un soir sur les quais de la Seine et comment vous avez réussi à ne jamais risquer votre vie. Prononcez vous-même les mots qui, depuis des années, n’ont cessé de retentir dans mes nuits, et que je dirai enfin par votre bouche : « Ô jeune fille, jette-toi encore dans l’eau pour que j’aie une seconde fois la chance de nous sauver tous les deux ! » Une seconde fois, hein, quelle imprudence ! Supposez, cher maître, qu’on nous prenne au mot ? Il faudrait s’exécuter. Brr… ! l’eau est si froide !
Camus nous assène ainsi un coup de marteau, qui vibre encore longtemps après la fermeture du roman.
Il interroge effectivement les apparences et l’être profond.
Même s’il ne l’étudie pas ici, cela fait songer aux différentes persona que semble exiger la bonne société et son conformisme social. Dans ce cadre, n’est-il pas préférable de rejoindre un milieu plus simple, plus direct, avec moins de faux semblants ? C’est ce que semble chercher notre narrateur, en quittant Paris, pour aller plutôt sous un ciel bas, dans le plat pays et les bars à marins d’Amsterdam.
La chute ne laisse pas indemne et c’est tant mieux. Peut-être ce réveil et cette prise de conscience nous permettra-t-elle de « gagner du temps » ?
Peut-être même cela nous aidera-t-il à ne pas avoir besoin de tout lâcher, contrairement au narrateur, pour mieux nous accorder avec nous-mêmes ?

Camus nous offre ainsi un cadeau, au goût amer sans doute, mais n’est ce pas le propre des œuvres d’art ?
Du reste, cela nous aide à revenir en nous-mêmes, ce qui relève, après tout, du travail d’une vie.
V.
Le texte est accessible :
- ici, en français : https://archive.org/details/camus_la_chute
- Et là en traduction anglaise : https://archive.org/details/in.ernet.dli.2015.125150
Je n’en doute pas, il existe aussi dans votre langue maternelle…
2 responses to “Impressions : “La chute”, d’Albert Camus”
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