Expérience de tournage


J’ai rencontré Serguei et Nadia voici un an ou deux.
Réfugiés d’Odessa, en Ukraine, ils ont rejoint une petite communauté d’artistes expatriés à Marseille. Ensuite, le hasard des connaissances communes nous a permis de nous rencontrer, alors que rien ne le prédisposait au départ.

Serguei a réalisé deux longs métrages avec les studios d’Odessa (extrêmement connus à l’époque soviétique) :

  • « L’homme K. » : une variation onirique autour de Franz Kafka. Un film très réussi, dans l’esprit d’un Andreï Tarkovski (lequel était, je crois, impliqué au tout début du projet). La numérisation des bandes est excellente :

https://youtu.be/ywioWC-wSP0?si=SSMmwxi7L-yRaLFP

  • « Le second » : un film très différent, dans le style du film noir. Malheureusement, il ne dispose pas de sous-titres et la guerre entre l’Ukraine et la Russie a interrompu la numérisation haute qualité des bandes magnétiques, ce qui est bien dommage :

Par la suite, Serguei et sa compagne productrice ont vécu plusieurs années en Argentine, où ils ont d’ailleurs réalisé plusieurs courts métrages autour du tango :

De retour d’Argentine pour Odessa, ils ont dû de nouveau s’expatrier avec la situation russo-ukrainienne, cette fois ci en France.

Nadia et lui travaillent depuis longtemps ensemble et cherchent, comme tous artistes qui se respectent, à créer inlassablement – cela peut paraitre un brin romantique, mais il en est ainsi…
Ils ont réussi à produire et à réaliser un documentaire autour de la situation des émigrés / réfugiés ukrainiens , intitulé « C’est la vie à Marseille », lequel documentaire a rencontré un certain succès institutionnel.

Nouveau projet et expérience commune

Comme souvent dans la production artistique, les projets demandent beaucoup de temps et d’énergie, pour espérer être développés.
C’est ainsi que Serguei poursuit depuis plusieurs années le projet d’un nouveau long métrage.

En Ukraine, il avait ainsi pu réaliser un « teaser », c’est à dire un format court destiné aux producteurs et visant à les enthousiasmer. Cet enthousiasme est d’autant plus important qu’il s’agit d’un cinéma à dimension artistique, et non d’un divertissement commercial. Il est ainsi indispensable de rencontrer une résonance pour espérer être produit.

https://www.youtube.com/watch?v=EF5mCvnta78

Du reste, compte tenu de la situation actuelle, tant géopolitique qu’économique, il est évident que la mode n’est plus guère aux productions artistiques (alors qu’elles n’en seraient, à mon humble avis, que plus nécessaire).  Mais, preuve s’il en est que l’art est un sport de combat, Serguei et Nadia ont décidé de réaliser un nouveau teaser, à Marseille cette fois ci.

Serguei m’a demandé d’y participer, à la fois en tant qu’acteur et en assistance technique. J’étais heureux de pouvoir observer sa manière de procéder.

J’ai a la fois retrouvé certaines approches que j’avais pu observé avec mon partenaire de travail, Amvrosyi Svetlogorski, pour nos deux productions théâtrales d’une part, et surtout pour les deux courts métrages que nous avions réalisé ensemble.

Chez Serguei, le point le plus important est l’oubli, voire le mépris de la caméra par l’acteur. Le naturel est primordial (act naturally, comme le chantait Ringo Starr) :

Il ne s’agit pourtant pas d’un travail dans le genre “actor’s studio”, avec un labourage de fond sur le personnage, sa psychologie et, en général, sa psychophysique. Il s’agit plutôt d’une démarche « brute », dans laquelle on compte essentiellement sur la présence de l’acteur dans l’ici et maintenant” et sur le travail de la caméra pour créer l’instant de cinéma, un peu à la manière d’un Bresson et de son « cinématographe ».

Par ailleurs, dans l’esprit de Serguei, tel qu’il a pu me le révéler, il est aussi important de rester détaché par rapport à son travail artistique. Cela n’exclue pas une ambition artistique et des exigences de qualité, mais il s’agit tout de même de ne pas se confondre avec l’œuvre.
D’après ce qu’il me racontait, le réalisateur Luis Buñuel faisait très peu de prises, et n’hésitait pas à trancher sans vergogne au montage : trop dramatique, trop grandiloquant, etc. – à jeter.

J’ai d’ailleurs pu en faire l’expérience pour des prises vocales, destinées à une séquence en voix off.

J’ai d’abord rencontré des difficultés à bien comprendre les intentions du réalisateur. Par essai / erreur et même un peu de tâtonnement, j’ai fini par trouver le ton et le rythme juste. Malgré cela, le texte était trop long, car il fallait réduire de 2 minutes à 30 secondes environ. Après avoir coupé les 3/4 du texte, nous l’avons réécrit, pour un dernier enregistrement, occasion d’un nouvel échange rapproché.
Au moment de l’enregistrement, dans mon studio d’appartement, nous avons ainsi pu finaliser la forme idéale, mais je ne parvenais malheureusement pas à transformer l’essai en pratique. Et pour cause, je cherchais le résultat et finissais même à m’énerver contre moi-même. Il m’a dit alors de calmer le jeu et de m’en détacher. Nous avons alors convenu d’arrêter là les prises, sachant que j’avais bien compris l’objectif.

Le lendemain, profitant de l’appartement vide, j’ai pu m’échauffer tranquillement, me relaxer et méditer pour vider la tête des pensées parasites, et retourner aux prises, calmement et sans pression.
Le résultat est là : les prises s’avèrent être bonnes. Une jolie leçon, donc !

Globalement, je suis heureux d’avoir pu observer cet artiste au travail, et j’attends de démarrer un autre court métrage commun, qui sera en principe un thriller haletant et que nous projetons de tourner au petit matin, dans un mois environ, dans les rues vides de Marseille.


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