J’ai enfin vu “Perfect Days”, le film réalisé par Wim Wenders.

Lors de sa sortie en salles, les gens autour de moi en parlaient – chose rare et digne d’un intérêt particulier. De plus, ils n’étaient pas d’accord : certains l’encensaient, d’autres se montraient plus réservés, voire carrément circonspects.
A constructive disagreement
Sur le fond, l’amplitude des impressions, des sentiments et des réactions est positive.
Comme disait le grand metteur en scène de théâtre V. Meyerhold : “si un spectacle (dans notre cas un film) est acclamé par tous, vous pouvez être sûr qu’il ne vaut pas grand-chose… En revanche, si la moitié du public quitte la salle, alors que l’autre moitié reste comme suspendue – alors c’est qu’il remue vraiment quelque chose !”
A la vision du film, j’ai rapidement compris pourquoi il divisait.
Bien sûr, il a ce côté “arty”, plutôt lent, avec une action minimale (à la Jim Jarmusch) et surtout un rythme extrêmement répétitif.
En gros, nous suivons les cycles de la vie quotidienne d’un homme, dont le travail consiste à nettoyer les toilettes publiques de la ville de Tokyo. Chose étrange, il ne semble éprouver ni honte, ni gêne, ni même ennui à cette tâche, pourtant a priori ingrate. Au contraire, il semble presque y prendre plaisir, ce qui est évidemment inattendu, voire paradoxal !
Nous suivons donc le cours de ces journées, dans une répétition sans faille de ce rythme quotidien, répétition certes rigoureuse, mais un peu déroutante. En gros, au bout de 2 ou 3 “jours”, on a compris !




A repetition throughout the movie of the same morning routine…
But all of it brings eventually something to our understanding of the internal life of this man, and it participates to give the movie its whole structure.
Sans doute n’était-il pas indispensable d’appuyer à ce point, mais tout semble indiquer que Wim Wenders voulait être certain de porter son message – c’est d’ailleurs la limite principale du film : il semble n’accorder qu’une confiance limitée au spectateur, ce qui se perçoit dans la direction d’acteur, avec une interprétation par moment un peu trop démonstrative…
De plus, ce choix dramatique d’une structure répétitive s’inscrit en porte-à-faux par rapport à la classique exposition d’une situation, puis apparition (autour de 15 à 25 minutes de film) d’un élément perturbateur, puis résolution par transformation du héros : en effet, dans ce film, les éléments “perturbateurs” sont des épiphénomènes et ne changent pas tellement notre personnage principal. Il lui arrive des petites choses, sans continuité ni a fortiori de crescendo, et puis la vie reprend son cours.
Nous avons ainsi l’assurance qu’il ne s’agit pas d’un moment cathartique… Non, non, ici, tout reste beaucoup plus quotidien – à l’image de la vie, en réalité.
PERFECT DAYS | Official Trailer | Now Streaming

Bref, un film où il ne se passe pas grand-chose, avec une part de mystère et surtout un message à la fois simple – trop simple peut-être, mais extrêmement intéressant. J’y reviendrai à la fin de ce billet.
Enfin, aussi bizarre que cela puisse semble, j’ai la conviction que ce film s’adresse à un public occidental, ce qui rajoute une étrangeté un brin déconcertante.
Un film “exotique” pour occidentaux : une limite ?
Tout porte à croire que le public cible de ce film n’est pas japonais, mais en fait occidental. De fait, il aurait certes été trop aventureux pour un réalisateur allemand de réaliser un film au Japon pour les japonais. Il est ainsi évident qu’il visait un public international et certains choix l’indiquent clairement :
- During two thirds of the movie, only American or British songs are used (from the 70s to the 90s). Those songs act as common grounds or references for this very audience. Closer to the end, we finally get to hear some Japanese music, when the audience is "grounded" enough.
- On parle très peu dans le film, ce qui offre au public non nippophone une facilité pour l’appréhender et le sentir visuellement, sans être distrait par des sous-titres.
- D’un point de vue “pédagogique”, il semble aussi évident qu’un certain effet d’étrangeté est utile : cette distanciation permet en effet de changer de paradigme mental et donc d’observer sans trop de préjugés.
- La limite principale de ce choix est, à nouveau, que le metteur en scène semble douter, par moments, de la bonne compréhension du public occidental. Il a ainsi demandé à l’acteur principal (Koji Yakusho) d’en faire plus et donc, en l’occurrence, trop.


An interesting significance : the question of the "good life"
Le film prend son ampleur dans son envoi : la question de la vie bonne. Car enfin, qu’est-ce qu’une vie “bonne” ?
Contrairement à la croyance généralisée et largement martelée par la société (et ce dès l’école), qui consiste à considérer qu’une vie réussie s’exprime par la maximisation des ressources, soient autant de potentiels d’action (voir le chevalier avare de Pouchkine, qui meurt sur son or) et qui survalorise donc la richesse matérielle, le film en prend le contre-pied total.
We don't know this man's past, but he has clearly chosen this very life.
Il s’inscrit, jour après jour, dans une relation consciente à son environnement immédiat, dans une vibration positive : avec les plantes qu’il nourrit et qui s’épanouissent (à leur manière) ; dans un regard porté sur le ciel à la faveur de la belle lumière du jour à l’aube ; dans le café du matin ; la musique de sa jeunesse choisie selon l’humeur du jour et qui amène une énergie vitale au lancement d’un jour nouveau. Il met du cœur à l’ouvrage, dans son travail, car il fait sens, pour la ville en général et les utilisateurs en particulier. A la pause du déjeuner, il s’accorde un moment, au pied des arbres centenaires, lesquels offrent de fugaces effets visuels lorsque les feuilles filtrent les rayons du soleil. En fin de journée, un roman lui apporte la stimulation intellectuelle nécessaire et participe à le ressourcer, pour que les rêves soient vivants et que la journée du lendemain soit, à son tour, parfaite.





En fait, cette interprétation s’inscrit directement dans le principe de résonance, cher au sociologue allemand Hartmut Rosa.
Dans le livre du même nom – Résonance – il s’attaque en effet à cette question de la vie bonne et nous offre, en guise d’introduction, une vision (certes un peu schématique, tout du moins au départ) de l’impact de la relation au monde dans la vie quotidienne.

Résonance : Hartmut ROSA https://www.abebooks.fr/servlet/SearchResults?cm_sp=plpafe-_-all-_-hard&an=rosahartmut&bi=h&sortby=17&tn=resonancesociologyrelationshipworld
The following paragraphs are extracted from this book :
My thesis is that life is a matter of the quality of one’s relationship to the world, i.e. the ways in which one experiences and positions oneself with respect to the world, the quality of one’s appropriation of the world. Because the ways in which subjects experience and appropriate the world are never simply individually defined, but rather are always socioeconomically and socioculturally mediated, I call the project that I have undertaken in this book a sociology of our relationship to the world. The central question of what distinguishes a good life from a less good life can then be translated as the question of what distinguishes successful and unsuccessful relationships to the world. When can we say a life is successful, when it is a failure, if we do not wish to measure it according to resources and opportunities?
I would like to first approach this question intuitively, or rather illustratively. Let us return to the realm of stories.
[...] Let’s say we’re dealing with two women in what is known as the prime of life. We’ll call them Anna and Hannah. Their goal is […] to live, and they want to live well. Let us accompany them over the course of a typical day.It is 7:00 a.m. Anna sits down to breakfast. Next to her is her husband. Her adolescent son and nearly adult daughter join them almost immediately. Her children beam at her, and she beams back. My God, she thinks, how I love them. These moments together before starting out on our days are everything to me.
8:00 a.m. Anna is now on her way to work. The sun is shining. She takes pleasure in the warmth and enjoys a good stretch. She looks forward to seeing her co-workers; she has some stories to tell them. She quickens her pace at the thought of the flowers someone left on her desk yesterday. She’s ready to get down to business. She loves her work.
6:00 p.m at the gym. Anna is glad to finally be able to get some exercise. She enjoys the playful, at times aesthetic, often surprising and competitive aspects of playing volleyball with her local group. The people, the game, and the exercise do her good, regardless of whether she wins or loses.
Hannah’s experience is very different.
7:00 a.m. Hannah sits down to breakfast. Next to her is her husband. Her adolescent son and nearly adult daughter join them almost immediately. Her bad mood is readily apparent. Everyone at the table looks at each other sullenly, if at all. My God, Hannah thinks, how I hate this. What do I have to do with these people? What ties me to them, other than the fact that I have to provide for them?
8:00 a.m. The sun is shining on Hannah’s way to work. Hannah hates the harsh light. She’s afraid of getting sunburned. She thinks glumly about the work that lies ahead. It’s bad enough to have to see the gloomy faces of my co-workers every day and put up with their constant patter.
6:00 p.m at the gym. Hannah asks herself what she’s doing here. She needs exercise, sure, but does she really have to keep slaving away after work? She can’t stand how the gym smells. She doesn’t hit the ball right; she’s irritated because her teammates are too ambitious. In the end, she’s glad that it’s over.
No bold interpretation is necessary to come to the conclusion that Anna has had a successful day and Hannah an unsuccessful day, though the factual sequence of events is the same for both.
If the difference between their two days proves to be a regular, recurring, persistent pattern, do we not then have good reason to say that Anna has a good life and Hannah only a modest life, although their available options and resources may be exactly the same?
N’est-ce pas non seulement intéressant, mais aussi utile ? (Je ne peux que vous conseiller ce livre, qui approfondit cette question d’une manière audacieuse, intelligente et sensible).
Dans le film de W. Wenders, qui raconte grosso modo la même chose, et dans cette thèse sociologique, il y a quelque chose d’essentiel pour que notre vie soit véritablement vécue, en pleine conscience et en relation au monde qui est aussi le nôtre.
What to you think about it ? I would be delighted to read your own impressions and thoughts.
With my best regards.
V.