Hello, dear readers
J’écris aujourd’hui à propos d’un ouvrage fondamental : “Le meilleur des mondes” d’Aldous Huxley.

Un certain temps m’a été nécessaire, pour rédiger ce billet, car je voulais être prêt.
De fait, la (première) lecture elle-même n’a pas été immédiate : il m’a d’abord fallu en apprendre l’existence, trouver le livre en question (bon, ce n’était pas la partie la plus difficile), le démarrer… et le refermer aussitôt !
A l’époque de cette première tentative, ma fille était tout juste sortie de la petite enfance et il m’était évidemment insupportable de lire quelque chose portant sur la manipulation des embryons, puis des fœtus, en les conditionnant au chaud, au froid, voire en les empoisonnant partiellement, tout cela à des fins de conditionnement biologique et social ! Je vous laisse d’ailleurs en juger par l’illustration ci-dessous, en apparence presque innocente :

Un an plus tard environ, alors que j’étais seul, reposé, dans un environnement calme et naturel, j’ai retenté le coup.
Ce récit m’a alors saisi et même bouleversé (et rebelote, encore deux ans plus tard, pour préparer ce billet).
A mon sens, il s’agit ainsi d’un roman d’anticipation essentiel, pour permettre d’envisager les tentations du monde moderne et – je l’espère – développer les outils psychiques et intellectuels permettant de s’en prémunir.
As mentioned earlier, it begins straight into some kind of horror.
Je ne crains pas de vous en gâcher la lecture, car cela s’amorce – les pieds dans le plat – dès le premier paragraphe du roman. En effet, nous visitons un “centre d’incubation et de conditionnement”, avec au menu :
- Pour commencer, la sélection des ovules et du sperme : en ces temps modernes, il n’y a plus de place pour la méthode naturelle ni pour le hasard, source d’instabilité et de danger !
(J’ai d’ailleurs parcouru récemment, non sans surprise, un article émanant du lobby de la reproduction médicalisée, lequel affirmait qu’il serait éthiquement indéfendable de ne pas en passer par là : dans leur vision (mercantile), ce protocole technique serait essentiel pour assurer les meilleurs chances pour le bébé à venir, etc… En d’autre termes, un eugénisme juste de l’autre côté de la porte).
Il est utile de noter que, dans le livre, on ne sélectionne pas seulement les meilleurs spécimens, pour développer des êtres biologiquement “supérieurs” : les alpha et alpha-plus. On sélectionne aussi des versions dégradées, pour produire des “sous-hommes”. Cela fait froid dans le dos…

- Ensuite, étapes de fécondation et développement in vitro, jusqu’au terme. Lors de ce long processus, les embryons, puis les fœtus destinés aux “sous-castes” subiront des chocs thermiques (au froid, au chaud) ; on leur versera aussi de l’alcool ou autre poison, pour les abîmer et générer des cerveaux et organismes diminués. Cela sera en effet fort pratique, par la suite, pour en faire des travailleurs obéissants et appropriés pour une tâche déterminée à l’avance, conformément à la planification.
D’autres processus originaux, dont je vous laisse la découverte, sont également employés – tout cela pour générer une société de classes totalement hermétiques et donc sans issue.

- Post naissance, on passe à l’étape n°3 : le conditionnement. Dès le plus jeune âge, on dresse ainsi les bébés non seulement à certaines peurs (selon leur prédestination sociale) mais aussi à certains plaisirs, via des techniques pavloviennes. En outre, durant toute la durée de leur enfance, on diffuse des messages préenregistrés, nuit après nuit et qui graveront dans leur subconscient une certaine conception du monde, et ce de manière inéluctable (forcément après 10 000 répétitions…) A l’aide de milliers d’heures de messages type “la communauté compte plus que l’individu”, “chacun appartient à tous les autres”, ou encore “nous ne pouvons nous passer de personne : même les Epsilons [la sous caste des sous-castes] sont utiles”, la vision sociale est alors verrouillée.

- Enfin, pour le dessert, c’est à dire tout au long de la vie des individus, on satisfera leurs désirs les plus primaires (notamment sexuels) et on les abreuvera de drogue pour leur permettre de ne surtout pas penser.
In three words : the ideal society..
Dans ce monde là, c’est vraiment formidable : tout le monde est heureux ; le paradis sur Terre. Chacun est à sa place. La société est parfaitement stable et achevée. On y consomme de manière frénétique (conformément au plan). La vieillesse n’existe plus (on meurt à 60 ans, d’un coup – crac – dans le corps d’un jeune de 20 ans). D’ailleurs, la mort n’est plus un enjeu, puisqu’on a été dressé à n’en faire aucun cas psychologique. Tout fonctionne sans accroc, comme sur des roulettes… et dans le pire des cas, on peut toujours calmer l’individu déviant en l’abreuvant de drogues, pour lui faire passer les envies de se prendre la tête (et celle des autres).

D’ailleurs, dans ce monde, la science elle-même doit être surveillée et souvent mise au placard, puisqu’elle porte parfois en germes un risque séditieux. Il n’y a de place que pour la technique pure.
That's the situation.
Sauf que, naturellement, il y a toujours (malgré tout) quelques esprits un peu forts à la limite de l’acceptabilité sociale, ce genre de gens qui veulent visiter les espaces de “réserves”, où l’on parque encore en plein désert quelques poignée de sauvages, lesquels vivent en autonomie. Heureusement, il n’y en a pas beaucoup, et ils sont parqués derrière des clôtures électrifiées capables de vous griller un bœuf.

I won't reveal what happens in the reservation area, nor why it will affect this ideal society.
Mais la trouvaille d’Huxley est brillante d’un point de vue scénaristique et artistique : il pousse le contraste, pour que nous saisissions à la fois l’horreur de ce nouveau monde et son caractère logiquement implacable.
Il partage d’ailleurs de nombreux points communs avec son alter ego : “1984” de George Orwell, autre roman dystopique de presque 20 ans son cadet : “Le meilleur des mondes” étant publié en 1931, tandis que “1984” parait quant à lui en 1949.
Par exemple, lors d’une scène étonnante, l’un des administrateurs du nouveau monde (un alpha-plus, bien entendu) explique sa logique interne.
On retrouvera ce procédé dans le livre d’Orwell, lorsque O’Brien explique au héros W. Smith comment fonctionne la société et l’essence profonde du pouvoir.
En revanche, comme Aldous Huxley lui-même l’explique dans une longue postface (publiée en 1958 : “Retour au meilleur des mondes” – une sorte d’essai), la différence profonde entre les deux univers tient dans le contraste entre la technique du bâton (1984) et celle de la carotte (“Le meilleur des mondes”) :
- Dans “1984”, on gouverne par la peur de la punition, à l’image de l’URSS des années Staline ou de l’Allemagne nazie.
- Dans le “meilleur des mondes”, tout est fondé sur la récompense (notamment chimique) et s’approche ainsi d’avantage de l’URSS des années 70 (avec la nomenklatura, qui récompensait ses agents zélés) et, malheureusement, de notre propre monde de reproduction sociale et de conformisme.

Huxley in the 1950's
Je mesure évidemment la difficulté à assimiler notre belle société occidentale presque parfaite 😉 à cette “dystopie positive”, mais certains traits posent varitablement question :
- La reproduction sociale et les verrous sociaux : en 1931, en Europe (et en Angleterre en particulier), les positions sociales étaient déterminées et quasiment immuables. Les choses ont sans doute évolué, notamment avec le rêve américain, l’évolution de la société après la seconde guerre mondiale, ou encore post mai 1968 (pour la France), mais tout porte en tout cas à croire que la machine sociale s’est enrayée depuis. De fait, de nos jours, tout est construit autour de cette reproduction sociale : on ne sort guère (ou alors qu’en apparence) de son milieu social. Les ingénieurs fabriquent généralement des ingénieurs et les pauvres gens… d’autres pauvres gens. Il existe bien évidemment des exceptions (montées en épingle), mais l’idée que “l’exception confirme la règle” fonctionne parfaitement dans ce cas-ci.

- Conditionnement à la consommation, permettant à la fois de générer stimuler l’économie et de divertir le peuple, pour qu’il pense moins. Pour s’en convaincre, il suffit d’ouvrir une page internet et de voir l’avalanche de publicités (ciblées) et de propositions plus alléchantes les unes que les autres.
N’avez-vous pas éprouvé, vous aussi, de temps à autre, un plaisir réel à dépenser ? L’idée sous-jacente semble être : j’achète ce que je veux (ou ce que je peux), donc j’existe (malgré tout).

- Tendance à l’eugénisme déjà évoquée plus haut. Aujourd’hui, la fascination pour la technique revient à dire : “si c’est techniquement possible, alors il faut le faire”, ce qui est un piège grossier mais diablement efficace : il est en effet difficile (impossible ?) de se positionner contre le progrès. Qui donc voudrait courir le risque d’un bébé malformé ou doté d’une hérédité handicapante ? Il y a certes des gens qui se positionnent courageusement sur ce sujet, mais ils sont généralement considérés comme des rabats joies ou des idiots obscurantistes.

- Technostructure : dans la société parfaite (au sens d’une construction parachevée) du “Meilleur des mondes”, tout a été pensé et mis en œuvre. Cet “idéal” est en effet le fruit d’une réflexion d’ingénieurs / sociologues / psychologues et autres techniciens, qui ont tout calculé et soupesé, testé et corrigé. Le hasard et la chance n’y ont plus leur place. C’est un univers parfaitement stable, qui se reproduit à l’infini, où les grains de sable ne sont pas tolérés – pour le bien commun, naturellement.
En un mot, l’enfer construit par des esprits habiles, voire brillants et sans autre valeur que leur propre idéologie techniciste. Or, cette tendance existe véritablement : c’est le monde des experts !
Il est utile de savoir que l’union soviétique des années 60 à 75 était de cet acabit. De même, les réformateurs américains issus de Harvard, qui sont intervenus à la fin de l’URSS pour introduire l’économie de marché, y ont réalisé une casse sociale inimaginable (on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs ?) Depuis, l’Europe a pris le relais : des élites bardés de diplôme déterminent ce que le monde devrait être. Les théoriciens autorisés décrètent ce à quoi devrait ressembler l’architecture, l’art, la société… En un mot, la tentation est de penser le monde non pour ce qu’il est (imparfait), mais pour ce qu’il devrait être (le paradis sur terre et la fin de l’histoire…)
En d’autres termes, il ne faut jamais que les technocrates aient le pouvoir !

Au-delà de ce roman, j’encourage à lire ensuite le “retour aux meilleurs des mondes” précédemment évoqué (mais qui n’est pas un roman), dans lequel l’auteur développe sa pensée, avec la maturité du temps.
Il y a là du très bon et, naturellement, du moins bon : par exemple, sa thèse portant sur la surpopulation est plus que discutable ; sa fascination pour les drogues psychédéliques ne l’est pas moins… mais si cela permet de réfléchir et, effectivement, d’en discuter, alors c’est déjà très bien !
Avez-vous lu ce livre ? Qu’en avez-vous pensé ?
V.