Impressions : the Kolyma Tales (Shalamov)


Why should we bother reading those tales, by Shalamov ? 
Ont-ils encore un sens aujourd’hui ? Est-il nécessaire, ou même pertinent, de rabâcher ces vieilles histoires que l’on voudrait soit oublier, soit ne même pas connaître ? 

Je me souviens d’un livre, qui m’avait été offert à l’occasion d’une lecture au MUCEM, à Marseille intitulé “la fin de l’Homme rouge, ou le temps du désenchantement”, de Svetlana Alexeievitch. Il m’avait bouleversé, car il offrait un aperçu de l’Histoire par la petite porte : celle des gens ordinaires, avec leur souvenir et l’émotion sous-jacente.
C’est précisément le prisme qui a été choisi, pour construire la série Tchernobyl (2019), là aussi à partir d’un livre du même auteur : “La supplication”, ce qui démontre sa force dramatique. Il s’agissait ainsi d’introduire l’action par le point de vue de l’épouse d’un pompier, lequel prend part à la catastrophe. Démarrer la tragédie par le regard d’un témoin – tout un programme.

Or, dans ce cas comme dans l’autre, les évènements évoqués (c’est-à-dire, en réalité, les relations humaines) s’étaient déroulés depuis une à trois décennies. Sans être immédiat, il s’agissait donc encore, pour ceux qui les ont vécu ou pour leurs proches, de mémoires douloureuses… et cela vaut également pour un peuple !

Alors quid d’un texte tel que les “récits de la Kolyma”, qui offre une image extrêmement crue d’un phénomène : le Goulag ?

Chalamov nous y décrit des “crevards” (pour reprendre les termes du texte traduit), qui ont survécu des mois, voire des années, dans les gisements aurifères. Leurs mains décharnées ont pris la forme des manches de pioche et ne peuvent plus s’ouvrir, les plaies de leurs pieds gardent les stigmates des engelures et restent pourtant à vif. Ils sont physiquement exténués, n’ont pour seule pensée que la faim et n’imaginent pas d’avenir au-delà du prochain soir. Cela ressemble beaucoup à l’image que l’on se fait de ces silhouettes, issues des camps nazis “d’extermination par le travail”. 

Naturellement, pour permettre la lecture, Chalamov adopte un style particulier. En effet, il ne s’agit pas de choquer son lecteur, mais d’abord de partager une expérience, une ambiance, une réalité subjective : celles de ces “crevards”. Pour ce faire, au fil des récits, il évoque tantôt un paysage, un chemin neigeux qui se forme par le passage des hommes à pied, la silhouette d’un arbre (le pin nain), ou encore une situation bien humaine (un bout de pain, confié par un compagnon de camp), etc. En un mot, il aborde le thème par un prisme éminemment littéraire, de dimension artistique.

Chez Soljenitsyne, dans “une journée d’Ivan Denissovitch”, il s’agit d’une approche plus documentaire, mais volontairement édulcorée. C’est d’ailleurs le reproche que lui aurait fait Chalamov – mais il fallait bien être publié, en Union Soviétique qui plus est – et raconter tout, tout de go, aurait sûrement été trop insupportable. 

Dans les “Récits de la Kolyma”, tout y est plus terrible encore, presque inimaginable. Cette réalité ne peut être assimilée qu’après un certain nombre de lectures et un parcours intérieur préalable.

But what for ? 
A quoi ces “récits” peuvent-ils nous servir, aujourd’hui ? Leur lecture relève-t-elle d’une sorte de flagellation sadique ? 
Quand l’horreur va si loin, peut-on encore l’appréhender ? 

A titre personnel, mon impression générale est celle d’un rappel de ce que l’homme peut infliger à l’homme. 
Etrangement, cela projette une dimension universelle : non, il ne s’agit pas seulement du phénomène communiste sous l’ère Staline ; de même, il ne s’agit pas uniquement de ce qu’on appelle la Shoah… Cela parle en réalité de toutes les souffrances, qu’elles aient été infligées par les disciples de Mao en Chine, par les Khmers rouges au Cambodge, par les émissaires du roi Leopold II au Congo Belge, cela nous parle du système esclavagiste, des galériens et de toutes ces humiliations infligées par tous les conquérants du monde aux peuples soumis (vas vichys : malheur aux vaincus) – jusqu’aux situations les plus récentes : Apartheid, persécution des Ouïghours, situation des Palestiniens à Gaza et autres “sous-citoyens”.

Bref, nous ne vivons pas dans un film hollywoodien, ni chez les bisounours. L’homme est capable de faire le mal. Si l’on en croit Hannah Arendt, n’importe quelle personne serait susceptible de commettre le pire (principe de “banalité du mal”).

Pour moi, s’en rappeler est essentiel. 
Cela replace l’église au milieu du village : l’homme est capable du meilleur et du pire. Rappelons-nous en !

Cela permet aussi d’apprécier le meilleur et, par extension, de savourer le bruit du vent dans les feuillages, le chant d’un oiseau ou le rire clair d’un enfant. Il est ainsi utile et pertinent, selon moi, de se rappeler de leur caractère fragile, éphémère – comme la vie. Cela milite aussi pour préserver activement ce qui est beau et positif, dans ce monde apparemment sans morale. Cela marque l’importance de se battre pour maintenir des valeurs et des principes éthiques, envers et contre toutes les crises (et chacune est unique), en se souvenant que rien n’est jamais acquis. 

C’est aussi une réflexion sur le destin, qu’un tel livre permet d’amorcer, comme une prise de conscience. 
Honestly, wouldn't it be just mad to let oneself loose in Life, without any thinking nor perspective about our collective paths ?

Solzhenitsyn tells us that, during his life after the Gulag, he would prepare for himself, once a year, a Zek's menu ("zek" = soviet prisoner in the Gulag) : 200 to 300 grams of dark bread for a whole day… just to keep remembering.

Ne pas oublier, concevoir ce qui est arrivé et donc ce qui est possible et pourrait se reproduire – apprécier ce que l’on a, relativiser nos malheurs, être présent à sa vie, au présent, justement.

Si un tel livre peut y aider, alors qu’il en soit remercié !


One response to “Impressions : les récits de la Kolyma (Chalamov)”

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

en_USEnglish