On n’a d’autre excuse, lorsqu’on fait une chose inutile, que de l’admirer intensément. Tout art est parfaitement inutile
Oscar Wilde

This quote offers double benefits : its quite provocative and very well expressed, isn't it ?
Mais dans la provocation, il y a aussi quelque chose, qui renforce le point de vue attaqué – en d’autres termes, on pourrait dire que dans chaque blague, il y une (petite) part de blague… ce qui pousse finalement à la réflexion.
De fait, je suis persuadé que, pour Wilde, l’Art était tout sauf inutile et qu’il n’utilisait cette maxime que pour nous sortir de notre léthargie.
Mais qu’en est-il dans ce monde ?
Les apparences et autres indices, égrenés de-ci de là dans la société, ne militent guère en faveur de la thèse de l’Art utile.
A simple titre d’illustration, en France (mais aussi, j’en suis certain, dans les pays anglo-saxons), on ne cesse d’assimiler arts avec divertissements ou loisirs…
Pire, durant la pandémie et plus spécifiquement les “confinements”, une expression originale était employée pour distinguer les activités essentielle des “non essentielles”.
Sans doute s’agissait-il d’une logique bureaucratique ou d’ingénierie sociale, permettant de classer et de cocher les cases ? Toujours est-il que cette expression bien malheureuse affligeait du sceau de l’infâmie ces activités jugées non essentielles, avec une connotation éminemment dégradante.
A ce titre, la culture vivante n’était pas “essentielle”.

Bien sûr, on peut survivre sans culture, au moins un certain temps. On peut même tenir le coup, avec du pain et de l’eau… Pourtant, ceux qui pensent que la culture n’est qu’une option voire un luxe feraient bien de réfléchir au cas d’une “opérette à Ravensbrück”, imaginée par Germaine Tillion, en 1944 dans le camp de concentration de Ravensbrück.
« J’ai écrit une opérette, une chose comique, parce que je pense que le rire, même dans les situations les plus tragiques, est un élément revivifiant. On peut rire jusqu’à la dernière minute »
Germaine Tillion
The ransom of success (unless it'd be the other way around)
Pour le reste, qu’est-ce qui détermine l’utilité et le sens ? Qui peut en juger et en décider ?
Tout semble indiquer, dans notre monde (matérialiste et capitaliste) que ces notions soient laissées à l’appréciation du marché. Si le plus grand nombre s’y intéresse, si quelque chose présente une valeur monétaire, c’est donc qu’elle est intéressante, qualitative, donc utile (au moins à quelqu’un) et finalement sensée (même si on n’en comprend guère que la valeur commerciale, cella suffit le plus souvent). Tout au contraire, ce qui ne résonne pas avec le marché est logiquement sans valeur.
Et en art – on s’en doutait – c’est encore pire !
Là encore, la “réussite” d’un art est cristallisée par le succès et par l’argent – avec des dimensions exaltées, hyperboliques : si c’est bien, alors c’est vraiment très bien, et sinon, ça ne vaut rien de rien.
Is there any mid-range ? Well, what for ? Mid-ranges don't interest anybody, as it wouldn't turn anything into gold ; would it ?
Et pourtant, quiconque s’étant intéressé un tant soit peu à la création, notamment contemporaine et indépendante, ne peut que s’en affliger. Quelle absurdité !
Of the price of recognition
Je discutais tantôt avec un architecte, Jean-Luc L., en m’insurgeant (comme trop souvent) contre tous ces grands prix d’architecture ou autre reconnaissances professionnelles ou sociales, autocongratulations de microcosmes nombrilistes.
Il me rétorquait alors : “vois-tu, tant qu’on ne l’a pas, ce type de prix, on peut bien le critiquer… Mais après, c’est plus compliqué”.
Aujourd’hui, je pense qu’il me disait deux choses : d’abord que ces prix servent avant tout de carte de visite. On ne prête qu’aux riches : si un acteur, par exemple, a remporté un golden globe, sans doute est-il “bankable” ?

Ensuite, il y a la question de reconnaissance professionnelle et de l’ego.
On pourrait sans doute, un peu comme un George C Scott, considérer que tout cela n’est qu’une “putain de foire à la viande et qu’il ne faut pas manger de ce pain là” ; mais cela relèverait sans doute du suicide professionnel (et cela vaut aussi pour ceux qui se trouvaient au firmament : par exemple, Marlon Brando, ou Montgomery Clift). Si on ne joue par avec les règles du jeu, le système – qui est infiniment puissant et résilient – finit par taper sur les doigts (et c’est un euphémisme)

Le même disait un peu plus tard : Il ne fait aucun doute que la reconnaissance vous stimule. Puis un sentiment de dégoût s’installe lorsque l’on se rend compte que l’on en profite.”
Fountain, I shan't drink your water !
A vrai dire, le pire est sans doute que tout cela n’est même pas spécifique à notre société de consommation : c’était aussi le cas en URSS (qui était certes matérialiste), où l’on ne pouvait être reconnu comme artiste que si l’on était adoubé par le système… Sans appartenance à l’Union des Ecrivains Soviétiques, au Cercle des Acteurs, ou plus simplement encore au Parti, point de salut. En revanche, en jouant le jeu et en acceptant d’être porte-étendard, certains pouvaient aller loin.

Of the value of Bel canto
Au-delà de diptyque : servir le système et s’en servir, doit-on absolument chercher “l’utilité” dans la création artistique ?
Serait-ce à dire qu’un art qui ne serait pas social, politique, ou autres “utilités”, serait à jeter à la poubelle ? Le beau a-t-il un sens intrinsèque ? Le “pour rien” et “gratuitement” a-t-il droit de cité ?
C’est un sujet qui m’interroge régulièrement.
Par exemple, au démarrage d’une chanson ou d’un projet de film, il m’arrive de regretter que l’impulsion ne soit pas portée par une grande idée motrice et fondatrice.
A mon grand dam, il est de fait courant que le point de départ soit essentiellement musical ou esthétique : un riff de guitare, une suite d’accords, une harmonie, des formes…
Dans ces cas, j’ai l’impression de perdre une énergie précieuse (à savoir mon temps) à développer un projet à peu près inutile. Heureusement, à mon corps défendant (c’est-à-dire “à l’insu de mon plein gré”), la poussée créatrice est souvent la plus forte, quoiqu’elle lutte contre ma chair (intellectuelle) trop solide, pour paraphraser Hamlet – cela prend alors plus de temps…
Cette navigation entre les extrêmes n’est-elle pas caractéristique de notre époque, avec la quête d’absolus ?
Et pourtant, pour revenir aux classiques, les Beatles, par exemple, on se rassure : cette musique a aussi le droit d’exister.
Elle a bercé les émotions humaines au fil des ans. Sans rentrer dans la spirale du succès (et le côté commercial des premiers albums : “let’s write a swimming pool” se seraient dits Lennon & Mc Cartney au démarrage d’une session d’écriture), il reste clair que les vies intérieures d’un public dans le monde entier ont été inspirées, ébranlées, ou tout simplement rythmées par cette musique.
A ce titre, il est fort intéressant d’en observer la création, notamment par le prisme du documentaire “Get Back”, qui suit en une douzaine d’heures la conception et l’enregistrement de l’album Let It Be.
J’en retiens deux exemples :
- Get Back : la chanson se développe à partir d’une simple ligne de basse répétitive, puis d’une harmonie vocale qui s’y ajoute (et qui deviendra le refrain). Au départ, il n’y a pas de paroles, elles sont ensuite improvisées, changeantes, enfin elles s’affinent… Du simple jam initial, on parvient à une dynamique structurée. Les paroles restent simples, mais on finit par leur prêter un sens
(l’extrait suivant montre une version déjà bien avancée :
- Jealous Guy : cette chanson signée de Lennon est présentée dans le film, sous la forme d’une esquisse, sous le titre “On the road to Marrakesh”.
Voilà qui est amusant ! On dirait que cette chanson a eu besoin de maturation pour parvenir à la forme achevée (et d’ailleurs très touchante) que nous connaissons. Ce texte aurait-il été inspiré par un Lennon se voulant justement plus utile ?
En tout cas, il est clair que, chez eux, les paroles venaient le plus souvent en second (à l’inverse d’un Brel). Et après tout, surtout en considérant le résultat, cela n’était pas un mal.
Après tout, ce n’est “que” de la musique, non ? Et en prime, pourquoi se prendre la tête : c’est du rock n’roll !
Pour conclure ce billet, j’en arrive à penser que cette notion d’utilité est tout simplement étrangère à l’art – ces deux questions ne seraient-elles pas décorrélées ? l’Art serait-il “a-utile” ?
Wilde nous a peut-être amené sur une fausse piste, ce coquin, mais cette piste a au moins le mérite de faire un peu réfléchir et donc d’affiner finalement nos perceptions et conceptions du monde.
Peut-être gagnerions-nous donc à arrêter de nous battre la coulpe, pour écouter avant tout nos tripes ? (cela changerait) C’est comme le vin : merde à l’étiquette !
Et pour le reste : let’s fuck it all !
