Les librairies présentent un intérêt indéniable : on tombe sur des OVNI. En l’occurrence, une autobiographie de Dave Grohl, musicien émérite, ancien batteur de Nirvana, puis fondateur de Foo Fighters.
Quoique je ne sois pas assez fou pour l’acheter (mais les bibliothèques publiques ont-elles aussi d’indéniables avantages) j’ai donc mis la main , ou plutôt mes yeux, sur le texte.

Assez étrangement, Grohl nous apparaît, dans son récit, comme un homme globalement sain – si l’on excepte les joints fumés à longueur de journée dans sa jeunesse et les litres de bière consommés avant et après les concerts au gré des tournées… mais vu la réputation sulfureuse du rock n’roll (et en particulier de son alter ego, Kurt Cobain), on relativise assez volontiers.
Du reste, il laisse l’impression de ne pas trop se prendre au sérieux, ce qui relèverait, le cas échéant, d’une qualité rare dans le show business !
Cela dit, il s’agit d’une autobiographie, c’est à dire d’un exercice de style particulier.
Il ne s’agit en effet pas d’une conversation impromptue, au cours de laquelle des questions intimes pourrait fuiter par mégarde. Non, il s’agit d’un produit commercial (un livre) très « construit », en dépit d’un style de langage en apparence assez libre, où peu de choses sont laissées au hasard…
(Pour exemple, voici la comparaison entre ce récit là et la version du bouquin : dans son blog, de toute évidence plus libre, Grohl admet qu’il accepte le job pour le pognon – quoi qu’il n’en manque pourtant pas – ce qui est totalement passé sous silence dans le livre…)
Ce que nous lisons correspond ainsi à l’image que la personne (et / ou ses managers / avocats) voudrait qu’on ait d’elle même, plutôt que la réalité crue.
Sans doute peut-il (voire doit-il) y avoir une part sombre à cette persona, pour que l’exercice soit crédible, mais cette part noyée dans un océan d’impressions positives. Honnêtement, pour avoir lu (par curiosité) un certain nombre d’autobiographies, c’est presque une constante – Dave Grohl ne fait donc pas exception.
Toujours est-il que l’on reste frappé par la résonnance entre l’enfance / adolescence de Grohl et celles de… monsieur tout le monde.
Il grandit en effet au sein d’une famille américaine classique, presque typique chez les WASP, avec une mère enseignante et un père qui réalise un travail de prestation intellectuelle à Washington. On imagine sans trop de peine un pavillon, acheté à crédit, avec un mini-jardin, comme ceux que l’on voit dans la plupart des productions américaines (telles qu’American Beauty).

Ses parents se séparent, comme dans la plupart des familles. Il entretient une relation de grande tendresse, envers sa mère – comme la plupart des garçons, puis des hommes.
Puis, David Grohl traverse une crise d’adolescence, comme beaucoup, avec des maitres à penser (une amie plus âgée), la révélation du rock et de nouveaux leitmotiv… Bref, du classique !
Ce qui est moins classique, en revanche, c’est qu’il ira jusqu’au bout de sa démarche et de ses rêves d’ados : il auditionne ainsi pour un groupe de rock local, assez réputé dans le milieu underground et abandonne les rêves d’études supérieures de ses parents (considérant qu’il n’est pas du bois dont on fait les universitaires), pour se lancer à corps perdu dans l’aventure.

Honnêtement, et j’écris du point de vue d’un homme qui a grandi dans une famille française de la “classe moyenne” (comme on dit), c’est le rêve américain que peu de français auraient osé.
Dans ce type de situation, on poursuit plutôt des études, pour ne déconner qu’ensuite ! (j’en suis un bon exemple). Sauf que l’on ne risque pas les mêmes choses à 25 ou 30 ans qu’à 18, surtout avec la facilité d’un diplôme en poche !
Pour le reste, Grohl nous invite à imaginer la vie sur la route – et ce n’est pas très glamour !
De la vie du musicien underground
C’est la partie du témoignage de D. Grohl qui présente la plus grande valeur.
En effet – même si on pouvait vaguement l’imaginer au travers de films tels que “Pour Helène” – la vie des aspirants “rock stars” et plus globalement des musiciens “underground” n’est pas aussi fun qu’on pourrait la rêver. Non, il ne s’agit pas seulement de sex, drug and rock n’roll (bien que c’est image moderne de l’amour et de l’eau fraiche ne soit pas dénuée de fondement).
En gros, vous prenez une bande de 3 à 5 énergumènes, qui ont entre 17 et 40 ans. Sur scène, ce sont des idoles pour leurs fans et ils donnent tout ce qu’ils ont.
Scream en 1988, avec Grohl à la batterie
Mais après le concert et quelques bières, on remballe tout le fatra dans un putain de van déglingué, et on reprend la route. Selon Grohl, les cachets suffisent à peine à payer le voyage jusqu’à la prochaine date et si par malheur, la date en question est annulée, c’est la merde. Dans ces cas, c’est la débrouille et on dort dans le van, avec le matos (de peur de se le faire tirer).
Une fois la tournée finie, on va voir son ancien patron et on le supplie de le reprendre comme manœuvre… jusqu’à la prochaine tournée.
C’est grosso modo l’histoire du jeune D. Grohl.
Par un pur hasard, il croise la route d’un autre groupe, lui aussi underground mais qui bénéficie déjà d’un petit succès d’estime dans la milieu underground, via un premier album : Nirvana, avec “Bleach”.

Le courage de Grohl, dans cette affaire, réside dans sa faculté à saisir les tenants et aboutissants du présent (son groupe est en déshérence, avec un bassiste aux abonnés absents), à savoir dire adieu à ses comparses et à saisir l’opportunité (c’est à dire à partir à 1000 km au nord, pour un avenir inconnu)… et à résister aux affres d’un Kurt Cobain généralement difficile à vivre.
De plus, Grohl fait preuve d’une réelle perspicacité sur la position d’un batteur recruté dans un groupe : “le meilleur moyen de se faire virer d’un groupe est de s’oublier à dire : écoutez, les gars, j’ai une idée de morceau !”
Il fait donc profil bas et se focalise sur son job.
Avant le succès
Il est également intéressant de comprendre qu’en amont du succès délirant de leur second album, « Nevermind », Nirvana était déjà courtisé par les majors de l’industrie musicale…. Il était en effet espéré que ce groupe rencontre un certain succès, de l’ordre de 100 à 250 000 albums vendus, voire 500 000 en cas de succès de vidéo promotionnelle.


Nirvana en 1990
Selon Grohl, les membres de Nirvana enchainaient donc les rendez-vous, pour faire monter les enchères et Grohl faillit s’étouffer en entendant Cobain affirmer : “nous voulons être le plus grand groupe de rock au monde ».
Pour le reste, Grohl écrit assez peu sur le succès de Nirvana et c’est tant mieux : il le fait déjà en long, large et travers avec son groupe suivant, Foo Fighters et, honnêtement, c’est vite lassant.
Foo Fighters ou le succès mainstream
En effet, nous avons droit à un déroulé par le menu des différents succès de Foo Fighters… et cela ressemble à un défilés de vedettes du rock, ce qui n’est pas très intéressant.
De fait, cela ne parle que des apparences du succès, telles qu’on pourrait les voir dans des pages de magazines, ce qui ne lui rend pas tellement honneur.
Bon, évidemment, il y a tout un ensemble d’anecdotes assez croustillantes, mais rien de véritablement intéressant.
De plus, il y a un parfum assez étrange dans le succès de Foo Fighters. Cette étrangeté ne réside pas tant dans le succès en tant que tel – après tout, tant mieux pour lui et pour les auditeurs. Du reste, Dave Grohl a su rebondir après la fin abrupte de Nirvana, et, franchement, chapeau !
De mon point de vue, ce qui ne colle pas, c’est le sourire bright du showbusiness – un peu plus, et on aurait droit aux paillettes ! Cet amusement constant, qui transpire à la fois dans les vidéos promotionnelles, les photos et le texte de cette autobiographie, tout cela sonne tout simplement faux et fabriqué. Il existe d’ailleurs une expression pour cela : “over the top” (une sorte de sur-jeu).


Sans aucun doute peut-on prendre plaisir aux attentes du public et aux sirènes du succès, mais ce côté “punk mature” ne paraît pas honnête. Nous avons même droit à un punk moraliste (“stay safe”, etc.), qui est décidément très étrange de la part des vedettes du rock, lesquelles cultivent toujours et encore leur image de mauvais garçons, tout en étant en réalité des pions d’un système industriel, dont ils tirent profit. Des rock stars bourgeois, en fait…

Dave Grohl à la maison blanche… Qui l’eut cru ?
Et, bien sûr, Dave Grohl, qui n’est pas dupe, le sait bien.
Sur l’écriture et la traduction
C’est bien écrit, mais pas bien très bien traduit (en français).
Tout semble pourtant indiquer que Grohl bénéficie d’un certain talent d’écriture, comme le montrent ses quelques billets écrits (en anglais) durant la période COVID : https://davestruestories.medium.com
Dans la traduction française, en revanche, bien qu’elle reste tout à fait lisible, il y a un parfum de ré-écriture à la va-vite, sans prise de risque. De fait, elle se retrouve parsemée d’expressions orales, qui fonctionnent peut-être dans la langue anglaise originale, mais qui semblent ici plaquées.
Peut mieux faire, donc.
Conclusions
Ce livre a le mérite d’exister.
Il présente son auteur sous un autre jour, en partie à l’écart des projecteurs, notamment dans son parcours de jeunesse et jusqu’aux années underground.
Pour le reste, il invite à une réflexion sur la question du succès et de sa quête… mais cela fera l’objet d’un prochain billet.
PS :
Juste pour rire un peu, et pour revenir sur la question des vedettes acquises au système, j’invite à écouter cette chanson de Five Times August, laquelle chanson moque non sans brio ces rock stars qui ont la moraline facile…
En effet, ces vedettes rejetaient les “fans”, qui refusaient de jouer le jeu du pouvoir établi durant le COVID, en se faisant caisse de résonance du narratif gouvernemental et chantres d’une nouvelle forme de discrimination
PPS : et pour rire encore un peu, voici Jacques Brel se moquant de l’attitude bourgeoise, en… 1962 :