Je discutais, tout récemment, avec un réalisateur, Serguei Rachmanin, et sa productrice Nadia Bessokournaia, de cinématographie et notamment de stylisation.
Naturellement, la stylisation – à comprendre ici comme “mise en couleur” – ne constitue qu’une petite part de la cinématographie (avec la composition, le rythme, le montage, les ombres et lumières, etc.) mais il s’agit d’une part tout à fait intéressante.
J’ai donc décidé d’en faire le thème de ce billet.
Mais tout d’abord quelques éléments de contexte.
Serguei Rachmanin
J’ai eu l’occasion de faire la connaissance de cet homme, ainsi que de sa productrice, des personnes tout à fait charmantes, dans le cadre de rencontres d’artistes en exil. En effet, Serguei et Nadia, sont réfugiés d’Odessa et vivent à Marseille depuis 2022.
Nous avons sympathisé – en dépit de nos difficultés linguistiques – et partageons un café de temps à autre, pour parler de cinéma, d’art et d’éventuels projets futurs.
Le cinéma de S. vaut le détour, notamment (mais pas seulement) avec son premier long métrage, “L’homme K”, qui évolue autour de la figure de Franz Kafka. Ce film est visible sur la page YT de l’artiste :

https://www.youtube.com/watch?v=ywioWC-wSP0&t=5s
Il a ensuite réalisé un second long-métrage, toujours dans le genre du film noir, mais dont les copies trouvables sur la toile ne lui rendent guère justice. En effet, S. m’indiquait avoir énormément travaillé les textures, ce qui ressort mal dans les copies actuelles et avec la compression de YT. Il faudrait a minima re-scanner les bobines et ajouter des sous-titres pour permettre une vision optimale.
Cela dit, un extrait en basse qualité peut être vu à ce lien : https://www.youtube.com/watch?v=PI6MiG1tXXo
Ensuite, il a travaillé de nombreuses années, en Argentine. Certaines vidéos sur sa page YT en témoignent.
Aujourd’hui, les voilà donc à Marseille, avec de nombreuses idées et un budget en souffrance : chacun se doute bien que, dans le secteur culturel, c’est déjà compliqué, mais en ajoutant l’exil (l’Ukraine étant plus occupé avec un budget militaire que culturel, en ce moment), la barrière de la langue, et l’ambition d’un cinéma d’art (c’est à dire sans grandes visées commerciales), la quadrature du cercle est totale…
Pourtant, pour ma part, ce type de rencontre m’intéresse beaucoup : c’est une chance formidable de croiser les pas d’artistes différents, avec une grande expérience de projets et de vie – j’ai énormément à apprendre.
NB : il est à noter que Nadia et Serguei ont réalisé très récemment un documentaire sur les Ukrainiens exilés, intitulé “C’est la vie”, que j’ai eu la chance de voir (deux fois) et qui a été sélectionné au festival de Cannes parmi les finalistes de la section documentaire. Je ne peux pas en partager le lien actuellement, mais cela sera doute possible plus tard.

De la question de la stylisation
Serguei m’avait proposé quelques exercices, essentiellement techniques, de prises de vues, de manière à comprendre ce que nous pourrions déjà faire avec un matériel relativement basique (le mien).
En visionnant ces quelques éléments, la discussion a dérivé sur la question du style de la photo, en tant que composante importante de la cinématographie.
Il prenait d’ailleurs comme exemple mes quelques expériences filmiques, comme j’aime à les appeler, à titre de… contre-exemples !
Bon, entre nous, je l’ai trouvé un peu dur, mais enfin, après tout, l’ego gagne à être rincé régulièrement.
Il m’indiquait en effet que mes petits films avaient une image trop plate et d’ordre “quotidien”. J’ai ainsi compris que, pour lui, il est possible d’aller très loin dans la stylisation, en s’éloignant parfois volontairement de la vie de tous les jours, pour emmener le spectateur dans un univers spécial, par le jeu des contrastes et des couleurs.
Quelques exemples fameux :

Dunkerque (2017)

Hateful Eight (2015)

Docteur Jivago (1965)
Exemples tirés de mon expérience
Au-delà de ces cas d’école hollywoodiens, je propose de parcourir quelques exemples, certes très modestes, mais pour lesquels je bénéficie :
- Des intentions (les miennes)
- Du contexte, notamment technique (caméra et lumières)
- Des images brutes “rushs” / corrigées / stylisées.
Pour les bases théoriques et surtout pratiques du traitement de la couleur, j’ai valorisé une formation en ligne, dispensée par un certain “Alex Jordan”.
Avec son approche disponible sur https://filmsimplified.com, il est possible de partir de zéro pour aller assez loin en dix à 20 heures de formation (pour un tarif très raisonnable, soit dit en passant, et sachant que je n’ai aucune rétribution du formateur, que j’ai payé comme monsieur et madame Tout-le-monde ;). De fait, Alex Jordan élabore un parcours très bien construit, progressif et pratique. Du reste, il propose aussi des matériaux vidéos, pour s’entrainer. Bref, un très bon support d’apprentissage.
Note : son approche est basée sur l’outil DaVinci Resolve et dispensée en anglais. Par ailleurs, je crois me souvenir que les “crash courses” sont gratuits.



1. L’écriture, selon Dostoïevski
Dans cette tout première expérience filmique, au sens de la production d’un court-métrage, nous souhaitions évoquer une atmosphère d’époque (XIXème), bourgeoise et nocturne, puisque Dostoïevski travaillait de nuit, dans son appartement.
Comme il s’agissait d’une production impromptue, à l’issue d’un spectacle sur un texte de l’auteur, nous avons procédé assez rapidement, avec les moyens du bord, comme une expérience. La caméra était très basique : un appareil photo Lumix GF7 (très bien pour la photo, mais assez retreint en vidéo), les micros étaient plutôt des micros de chant (hyper cardioïde et à large membrane) et nous n’avions pas d’éclairage spécifique, faisant avec ce que nous avions à disposition.

Evidemment cela amène son lot d’erreurs, notamment sur la lumière : en effet, nous savions que nous voulions une teinte plutôt patinée, ambrée, évoquant les bougies. Du reste, comme nous souhaitions des bougies dans certains plans, nous pensions qu’il ferait sens d’éclairer les scènes avec un éclairage “chaud”, via des lampes de bureau / chevet en halogène (3200 K), pour s’approcher tant que possible de la teinte des flammes (de l’ordre de 1600 K). De même, nous n’avons pas fait de véritable balance des blancs, mais préféré nous approcher de l’image vue (comme pour une captation de théâtre)…
Deux erreurs grossière et quasi fatales !
Comme vous pourrez le voir aisément ci-dessous, nous avons ainsi obtenu des images beaucoup trop jaunes et tendant même vers le rouge !
Il m’a fallu donc “rattraper” cela en post-production, avec un effort très important pour retrouver une image plus propre.
Dans la suite de vignettes ci-dessous, vous avez donc :
- En haut, l’image sans aucune correction
- Au milieu, l’image corrigée, mais non stylisée
- Enfin, l’image stylisée.

Image brute, sortie de la caméra : aïe aïe aie – beaucoup trop rouge !

Image corrigée – bon, cela devient déjà moins délirant

Enfin, l’image stylisée, avec cette teinte à l’ancienne, une désaturation des couleurs et une image tendant vers les sombres, pour l’ambiance nocturne…
Ci-dessous, même combat : on partait d’un rouge orangé terrible. L’image finale est à peu près cohérente.



Ci-dessous, l’image brute était plutôt jaune que rouge. La correction était donc moindre.



Le film complet :
2. A Kurt to be
Ce second court métrage était très différent du premier. D’un certain point de vue, il s’agissait aussi d’un film d’époque, mais plutôt d’une réminiscence de l’époque “grunge” des années 90.
Je voulais donc une touche assez proche des documentaires de cette époque, type vidéo VHS (donc celui de Nirvana : “Live Tonight Sold Out”), tout en allant plus loin dans la stylisation pour aller sur une ambiance assez sombre, à l’image du texte.



Images issues du documentaire de Nirvana : “Live, Tonight, Sold Out” : https://archive.org/details/NirvanaLiveTonightSoldOutDVD/VTS_01_1.VOB
Pour cette production, j’avais un meilleur matériel (plus versatile) : un bridge dédié à la vidéo, en complément du GF7, et surtout des panneaux LED, qui me permettaient d’avoir une image plus équilibrée et correctement exposée.

https://www.panasonic.com/fr/consumer/appareils-photo-et-camescopes/bridges/dmc-fz2000.specs.html
Mon intention générale était donc de travailler sur une ambiance très “low key”, c’est à dire sombre , au contraste assez important, à l’obscurité omniprésente et surtout dotée d’une très faible saturation des couleurs. Par exemple, dans l’image ci-dessous, j’ai d’abord corrigé l’image, qui était trop jaune, puis assombri l’image, en particulier le fond, puis désaturé l’ensemble pour atteindre ce côté “documentaire”.



Les deux étapes post tournage – correction, puis stylisation – sont encore plus nettes ci-dessous. En plus de cela, j’avais aussi besoin de vieillir le visage, en renforçant les contrastes internes (grain de peau, etc.) :



De manière générale, cette séquence – assez riche graphiquement – apportait une atmosphère intéressante au film dans son ensemble, comme une sorte d’épaisseur. Et pour cause, j’avais eu accès à un logement “punk” ! Mais il me fallait tout de même atténuer les teintes orangées…



Dans la scène de la répétition, qui était pratiquement en noir et blanc (et blond), je voulais garder la texture du mur et bien sûr assombrir le tout :



Idem pour le visage ci-dessous :



Les jeans devaient être délavés comme jamais, avec un contraste conférant à l’image une certaine beauté (malgré tout) :



Dans la scène conclusive, on retrouve tout cela, avec une intention de jeu qui résume le film en entier :



Pour visionner ce film :
3. La dernière minute du condamné
Dans ce film très court (une image suffit à en résumer le style), le tournage était extérieur, donc avec une lumière ambiante largement suffisante. L’image était correctement exposée, quoique neutre (tournée en profil Cinelike D). Je voulais évoquer une ambiance matinale, dans les bleus-verts. Le tragique de la situation demandait aussi une image fortement contrastée, presque “low-key”.



Le film complet :
4. Aux flammes !
Dernier exemple, avec ce court-métrage assez récent (2023), dans lequel le feu est le “personnage principal”.
Je voulais y évoquer la tentation de la destruction de l’œuvre par les flammes (un peu à la manière de Gogol, avec son second tome des âmes mortes, par conséquent perdu).
Pour cette production, je bénéficiais d’un bien meilleur matériel, avec un microphone très correct (Rode NTG3), une caméra vidéo de bonne facture, ainsi que d’une optique de qualité :

Pour ce petit film, le choix s’est porté sur un intérieur relativement moderne, au sens d’une maison type année 60-70, avec une cheminée ouverte. Il devait s’agir d’un soir d’hiver, mais la scène a été tournée en journée. Il fallait donc quasiment recourir au procédé dit de la “nuit américaine”, en assombrissant les clairs (et notamment la fenêtre au-dehors). Je voulais également renforcer la couleur ambrée, de manière à renforcer la présence du feu.



Les corrections restaient relativement mineures. Il était donc possible de teinter légèrement, désaturer, tout en renforçant les contrastes :



Dans la scène ci-dessous, j’ai recouru à un stratagème (assez classique au demeurant), consistant en un traitement spécial pour le point focal, à savoir le feu. Comme cela apparaît assez nettement dans la seconde image, cette zone est nettement plus claire.
Ensuite, il était possible de styliser, en gardant les mêmes principes et codes que les autres plans.



Dans le dernier plan du film, on retrouve le principe de renforcement des contrastes et de stylisation :



N’est-ce pas élégant ?
Le film complet :
Conclusions
Voilà donc la fin de ce (long) billet, relativement graphique, dédié au traitement de l’image vidéo et à la stylisation. J’espère qu’il vous a intéressé, voire donné envie d’en savoir plus.
Il est vrai que ces questions dénotent à la fois de dimensions techniques et artistiques, au sens où les couleurs portent elles-mêmes une atmosphère et une intention, qui s’expriment dans l’inconscient du spectateur.
Travailler sur la couleur demande donc une certaine “éducation de l’œil”, pour parvenir (progressivement) à distinguer – par exemple – un gris bleuté d’un gris tendant vers le vert. Pour un artiste, c’est un travail intéressant, ne serait-ce que pour une certaine culture de l’image.
Dans cette perspective, mes travaux – aussi modestes qu’ils soient, par rapport aux productions à gros budgets et a fortiori à l’industrie cinématographie – ont aussi leur intérêt, car ils sont autant de premières graines plantées pour l’épanouissement artistique… futur ?
Qu’en dites-vous ?
A bientôt !
V.