“Ce qu’il reste de nous” (2025) et autres films politiques


Récemment, je suis allé au cinéma.
Honnêtement, c’est rare (bien que j’aime cette expérience) : les places sont devenues fort chères et on est souvent déçu… alors bonjour la prise de risque !

Il s’agissait d’un film portant sur la situation en Palestine – un sujet chaud, en ce moment ! (en réalité, le sujet est glissant depuis un sacré bout de temps déjà…)
En y allant, j’en étais conscient et l’expérience l’a confirmé : c’était un film “politique” !

Voilà le thème de ce billet : la politique en art, avec l’exemple de quelques films qui valent le détour. Ils abordent en effet, chacun à leur manière, des questions compliquées et apportent finalement une petite pierre à l’édifice complexe de nos sociétés.

“Ce qu’il reste de nous” (2025)

Ce long métrage écrit, réalisé et produit récemment par Cherien Dabis, laquelle interprète aussi l’un des rôles féminins principaux, porte sur la vie des “Palestiniens” depuis le départ des britanniques en 1948.
Voilà qui est clair : c’est un point de vue palestinien.

Cherien Dabis en tournage

Tout en assumant totalement ce point de vue, le film traite (heureusement) le sujet avec beaucoup de retenue :

  • Tout d’abord, on parcoure cette période compliquée (de 1948 à nos jours) en observant les tribulations d’une famille. C’est un procédé assez classique, et plutôt bienvenu, qui permet d’évoquer la grande “Histoire” à travers la petite histoire des gens normaux. En l’occurrence, il s’agit de notables de Jaffa, qui perdent leur maison, leur exploitation et, bien sûr, leur train de vie, à l’occasion des guerres israelo-arabes, consécutives au départ des britanniques et à l’établissement de l’état d’Israël.
  • Dans ce contexte, la retenue politique est de mise : ce thème étant de nature à aliéner d’emblée une partie des spectateurs, il ne s’agissait pas d’y aller à la bourrin. Or, le pari de Madame Dabis est tenu : en dépit d’évènements parfois très graves, elle approche les évènements avec une certaine finesse et se garde bien de condamner le peuple israélien.
  • En revanche, elle n’hésite pas non plus à évoquer la brutalité de ceux qui portent une arme entre les mains. Pardonnez-moi la référence, mais on pourrait évoquer cette phrase : “il y a ceux qui sont du bon côté du revolver et ceux qui creusent”. En soi, pour peu qu’on s’intéresse à la “banalité du mal”, l’idée est que tout le monde peut faire le mal (et peut-être même jusqu’au mal absolu, notamment le meurtre), pour peu qu’on soit placé dans ces circonstances suffisamment terribles.
  • La réalisatrice en tire ainsi un propos intéressant : dans ces circonstances, dans lesquelles la force brute semble l’emporter sur la dignité, comment ne pas générer, voire encourager les frustrations, tensions et désirs de revanche ? Comment se sortir de tout cela par le haut, sans mal finir ?
  • La dernière partie du film, que je ne révèlerai pas ici, évoque de fait, en dépit du drame, une certaine forme de rédemption et même de dialogue. Et là encore, vu le contexte actuel, cet envoi est vraiment le bienvenu ! (il est même un peu consensuel… mais bon).

Pour le reste, c’est un film manifestement taillé pour l’export et la diffusion en Occident : très belles images, réalisation soignée et jeu d’acteur sobre – on pourrait presque écrire “à l’américaine” !
Du reste, l’ami qui m’accompagnait au cinéma à cette occasion s’est même trouvé déçu par le côté mélodramatique (mais pas “pathos”), exacerbé par les violons un peu larmoyants. Bon, c’est vrai, c’est une faute… mais cela passe encore.

Globalement, avec toutes les limites évoquées plus haut, je crois que c’est un film méritant, qui fait sens et qui a toute sa place au cinéma.
En effet, même si sa position est bien marquée, il évite de nombreux écueils et ouvre à la réflexion personnelle. De plus, je garde l’intime conviction que c’est en appréhendant les réalités de la vie d’autrui qu’on peut le comprendre, même partiellement, et finalement apprendre à se respecter les uns les autres.

Cette œuvre renvoie aussi à d’autres film politiques.

De la question de l’art politique, par l’exemple

J’ai longtemps craint, au moins dans ma jeunesse, la dimension politique dans l’art. Elle me paraissait souvent grossière et malvenue.
Michael Chekhov lui-même la dénonçait et pour cause : dans la Russie bolchevique, qui allait devenir URSS, tout était politique et il n’y avait plus de place pour un “simple” Hamlet.

Plus tard, à force d’observer le monde et d’accumuler les questionnements sur son fonctionnement et, en particulier, sur l’injustice, j’ai compris que nous ne devons pas avoir peur des dimensions “politiques” de l’art (politique dans son sens noble, en tout cas) : en effet, toute œuvre qui s’intéresse à un enjeu de société est déjà politique.
Cela ne pervertir pas forcément l’œuvre et ne la rend pas nécessairement militante non plus, et encore moins affiliée à un parti. Lorsqu’elle exprime une tension sociale, sans forcément nous faire la leçon (Dieu merci !), elle a toute sa place dans le champ artistique, ne serait-ce que pour nous permettre de nous titiller émotionnellement, encourager ensuite nos propres analyses, voire alimenter l’inconscient collectif.

J’en suis d’autant plus convaincu que j’ai moi-même sévi avec des chansons à texte, en évoquant par exemple les horreurs de la guerre (un sujet actuellement brulant et moins naïf qu’on pourrait le croire), ou encore la tentation du totalitarisme. Je prépare par ailleurs une nouvelle chanson sur l’eugénisme – ça va être chaud !
Bref, dans chacun de ces exemples, la création était portée par une idée et, je l’avoue, par une révolte contre des systèmes. Puisse cette impression s’étendre à d’autres, pour que le monde finisse par changer un peu !

Pour revenir au Proche Orient, j’ai ainsi le souvenir de deux films tout à fait recommandables et qui ont su, eux aussi, conserver cette « retenue » nécessaire

Les citronniers (2008), d’Eran Riklis

Voici un long métrage franco-germano-israélien assez exceptionnel, évoquant les tensions israélo-palestiniennes à travers un jardin, ou plutôt un verger de citronniers, menacé de destruction. Sa propriétaire tente tout pour le sauver.
J’ai encore en mémoire ces séquences, au cours desquels les officiels viennent la voir tour à tour et se trouvent tout étonnés par la fraicheur du simple citronnade.

La visite de la fanfare (2007), d’Eran Kolirin

Dans ce film israélo-franco-américain, une fanfare égyptienne rate sa destination et se retrouve par erreur dans un quartier perdu, au milieu du désert Négueev, au sud d’Israël. Ils devront tant bien que mal se débrouiller avec les locaux.
Un film plutôt léger et très touchant, qui contourne des tensions frontalières et culturelles compliquées – à recommander !

Une saison blanche et sèche (1989), réalisé par Euzhan Palcy

Ce film est plus ancien et s’inscrit dans un autre contexte : l’apartheid en Afrique du Sud.

Il est plus dur à encaisser et, d’ailleurs, d’une autre portée.
Assez daté dans son style – très années 75-80 – il n’en conserve pas moins une force dramatique exceptionnelle. A nouveau, il ne s’agit pas d’une fresque ni d’un film à Oscars, mais d’un petit film à échelle humaine.

Sa force réside, je crois, dans sa structure dramatique : prenons une spectateur classique, tel que je l’étais, qui ne connaît, ou à peu près rien, de l’apartheid, en dehors de ce qu’on lui a raconté en deux heures à l’école.
Plongez le dans l’action, elle-même à l’échelle humaine, où l’on suit des petites gens, d’abord des enfants noirs qui manifestent pour leurs droits à apprendre l’anglais, suivons ensuite le jardinier (noir également) à la recherche de son fils, dont il reste sans nouvelles. Suivons enfin, le patron de ce jardinier, un homme de la bonne société blanche respectable de l’époque.
Cet hommes ne s’est jamais vraiment plongé, ni même intéressé à la structure policière qui enveloppe et soutient le système de l’apartheid. Comme lui, le spectateur va découvrir et même expérimenter des choses inconcevables ; comme lui, il sera saisi d’effroi, bouleversé, et même transformé.
Comme tout lanceur d’alerte, et puisque nul n’est prophète en son pays, notre homme sera incompris et rejeté par son milieu. Chaud !

Voici un lien vers la bande annonce : https://www.youtube.com/watch?v=kbNbN3KSkI8

et le film complet (en anglais) :

L’interprétation est excellente, servie notamment par Donald Sutherland (dans le premier rôle),  Jürgen Prochnow (en officier de police glacé) et, bien sûr, Marlon Brando, en avocat anti-sytème (une question qui lui tenait à cœur depuis les luttes noires américaines des années 60).

Voici le visage d’un homme qui ne parvient pas à croire ses propres yeux, en comprenant ce qu’est réellement le système :

Ce film, bouleversant, offre une prise de conscience absolument impitoyable.

D’une certaine manière, il évoque toutes ces situations que chacun d’entre nous traverse un jour où l’autre, lorsque le comprend que la société que l’on croyait connaitre n’est en réalité qu’un village Potemkine, faits d’apparences, et que l’envers du décor pose de sérieuses questions…

Conclusions :

La force de ces 4 exemples réside dans le fait que leur propos dépasse leur contexte. En effet, leurs envois respectifs sont réplicables à de nombreuses situations semblables et ils sont ainsi susceptibles d’alimenter une vision de vie renouvelée, voire un changement d’attitude.

Oui, ils sont troublants – c’est même leur moyen d’action.
Oui, ils transforment – c’est précisément leur but.

Si vous ne les connaissez pas déjà, il n’est pas trop tard : découvrez-les ! et parlons-en…

V.

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