En retard !
Me voilà en retard dans la publication de cette semaine, le billet initialement prévu et traitant de la production d’une chanson n’étant pas prêt… Et pour cause : j’ai pu participer à la Biennale de l’Acteur, avec un grand A 😉 organisée par le collectif La Réplique et sympathiquement accueillie par le Théâtre de la Criée, à Marseille.

J’ai donc décidé d’évoquer cet événement, qui rassemblait de nombreux comédiens ou d’autres artistes de la scène, ainsi que quelques universitaires, pour réfléchir ensemble à la question de la présence.
Bon, ça, c’était le thème officiel. Mais nous y reviendrons…
Il vaut la peine de préciser que ce collectif, fondé il y a une quarantaine d’années déjà, a pour but – si j’ai bien compris – de créer un espace de rencontres et d’échanges (les vicissitudes du métier étant ce qu’elles sont), ainsi que d’organiser des sessions de formation continue.
Cet événement visait donc à sortir du quotidien pour réfléchir un peu. Appréciable !
Il est également positif de constater qu’il existe encore des personnes qui donnent de leur temps et de leur énergie au groupe. Cela est d’autant plus remarquable que la profession est, par essence (depuis qu’il n’existe plus guère de troupes), atomisée voire individualisée.
Pour ma part, bien qu’ayant gravité plusieurs fois autour de ce collectif, je n’en suis pas encore membre, mais ces quelques jours ont achevé de me convaincre (même si tout tend à confirmer de nombreuses divergences quant à la manière de voir le monde théâtral… soient autant de questions à discuter autour de verres de vin – histoire de ne pas se prendre la tête 😉
Parlons du thème de cette biennale : la présence.
Comme l’un des participants l’indiquait : il y a autant de définitions de ce phénomène que d’artistes scéniques. Certes, il y a là quelque chose d’évanescent (ce qui ne manque pas de sel), mais là où cela devient franchement drôle, c’est lorsque les conférences ou éclairages théoriques parlent de tout, sauf du thème.
De plus, les discours « abstractifs » (pourquoi parler simple quand on peut paraître intelligent ?) de certains universitaires et autres penseurs n’aident pas non plus, voire (pire) desservent (de mon humble point de vue) la cause du théâtre : d’un matériau déjà trop souvent élitiste, ils font un bavardage hermétique ! Évidemment, cet effet n’a pas échappé à l’assistance, mais elle tend à être (un peu trop) polie.
Pour être honnête, cet effet secondaire indésirable n’est pas l’apanage de cette rencontre, puisque le livre “Bruler les planches, crever l’écran“, reflétant un colloque de 2001 également consacré à la présence, n’échappait pas non plus à cette limite.
Très hétérogène (comme la plupart des publications collectives), il regroupe certains articles intéressants et d’autres totalement incompréhensibles (et je leur ai pourtant donné leur chance plusieurs fois).
De manière générale, cette observation est comme un symptôme : avec un discours presque digne de l’art contemporain (dans lequel le texte et le vedettariat font bien souvent l’œuvre, voir à ce propos le film “The Kill Room“), le théâtre perd son ancrage populaire (pour peu qu’il l’aie jamais eu).
En tout cas, même la France des professions dites intellectuelles ne s’y retrouve plus et d’ailleurs ne s’y rend plus (sauf pour le théâtre de divertissement qui trouve encore grâce…)
Qui croise-t-on encore dans les théâtres institutionnels et affiliés ? Les vieux abonnés et des étudiants en théâtre. Je n’ai rien ni contre les uns ni contre les autres, mais enfin nos ainés ne peuvent pas incarner l’avenir et les jeunes ne devraient pas être déformés par les discours pédants et abscons.
A vrai dire, la profession en a conscience. Elle sent bien qu’elle est un peu hors-sol et plus grand monde ne se satisfait désormais de l’idée d’exception (qui régnait en maitre jusqu’aux années 2010-2020 et permettait encore de se positionner en pauvres victimes incomprises). Les actrices et acteurs semblent percevoir que l’avenir leur réserve bien des dangers :
- Désaffection généralisée pour les salles obscures, lesquelles ne tiennent que par les subventions (de plus en plus limitées)
- Gouvernement ouvertement hostile à la création indépendante et de plus en plus rapiat même avec les institutions (en dehors de quelques phares culturels, qui permettent de communiquer : Comédie Française, opéra national, conservatoires nationaux…)
- La question écologique (bizarrement abordée dans cette biennale) met en évidence que le théâtre actuel est polluant et consommateur de ressources dans son essence (énergétiques, équipements, finances). Seule sa négation semble pouvoir résoudre cette question (nous y reviendrons dans un autre billet), comme une sorte de suicide collectif… A mon sens, il faudrait développer une véritable pensée parallèle, hors du système, c’est à dire un changement de paradigme, pour traiter la question.
Le problème est qu’avec les mêmes recettes, on fait la même chose… et qu’il est pratiquement impossible de changer quand on est prisonnier d’un système. Bref, il y a là une impasse.
Autre point abordé, par la bande, lors de cette biennale : la formation.
En effet, plusieurs ateliers pratiques ont eu lieu. C’était tout à fait bienvenue. D’ailleurs, comme le disait l’un des intervenants, tout laisse à penser que la formation initiale pour les artistes est inadéquate, mais que la formation continue est de bon niveau.
Selon cette même personne, les raisons de cette inadéquation sont doubles :
- Sauf dans le cas d’une poignée de conservatoires, il n’y a pas réellement de pédagogues de l’art dramatique. Ce sont plutôt des metteurs en scène qui enseignent leur esthétique et leur pratique, dans le cadre d’un projet de spectacle, ou des artistes praticiens qui arrondissent leur fin de mois. Et cela se comprend : choisir une voie de pédagogue à plein temps représenterait une sorte de sortie de carrière.
- On enseigne aux artistes de demain le théâtre d’hier (voire d’avant-hier). Toujours selon cet intervenant, le théâtre tel que nous le connaissons n’en aurait pas pour plus de 10 ans (sauf, bien sûr, dans les lieux sous perfusion : légumes maintenus en vie malgré tout). Il va un peu loin, mais enfin il y a sans doute du vrai là-dedans.
Revenons sur la question de la pédagogie : ce n’est pas parce qu’on donne des cours, ou qu’on anime des sessions de formation, que l’on est pédagogue.
Pour s’en convaincre, il suffit de se souvenir de nos cours de collège / lycée (voire d’université). Les professeurs / chargés de cours sont certes calés dans leur discipline, mais il leur manque les techniques pédagogiques les plus élémentaires – et pour cause, ils n’y sont pas formés (même pas au long cours)…
Prenons un exemple concret et appliqué à la scène : j’assistais à un atelier sur le théâtre d’objet, précédé d’une discussion théorique. Honnêtement, cela m’a enthousiasmé et il était clair que l’animatrice était, justement, “animée” par son sujet.
Seulement, lors de l’atelier (évidemment trop court), il s’agissait plus d’expériences que de pédagogie, où l’on demande aux acteurs de se jeter à l’eau sans leur expliquer les règles du jeu. D’échecs en erreur, le comédien doit donc déduire progressivement ce qu’il ne faut pas faire, plutôt qu’une approche construite positivement. Pour des artistes, qui prônent l’écoute de la sensibilité (et qui sont réellement sensibles), quel manque de tact ! Un exercice ne prend toute sa valeur que si l’objectif pédagogique est clarifié en amont. Sinon, ce n’est qu’une expérience, qui confine à la manipulation (mot pourtant honnis dans le milieu).
Il y a bien quelque chose de pourri au royaume de Hamlet.
Tout cela étant écrit, tout cela reste nécessaire, ne serait-ce que comme prise de conscience et pour mettre en évidence les évolutions profondes, qui devront advenir si l’on ne veut pas que cet art théâtral ne devienne musée, comme une langue morte.
Je n’ai pas la réponse, loin de là, et je crois justement que c’est en se rassemblant avec toutes nos idées personnelles sur ces questions que cela peut évoluer : bottom-up, comme on dit – de la base vers le haut (et non pas le contraire).
C’est pourquoi ces évènements et les collectifs qui les portent sont plus nécessaires que jamais, indispensables même.
C’est aussi pourquoi il me faut moi-même sortir du confort (relatif) de mon studio et de mon clavier, pour m’engager à leur côté et participer humblement à susciter ces questionnements.
Merci à La Réplique, donc – et affaire à suivre…
2 responses to “Biennale de l’acteur”
Hello Volkan,
Je suis Rachel et travaille à La Réplique, notamment pour l’organisation de cette biennale. Je pense qu’on s’est croisé·e·s sur les trois jours, et sinon, enchantée !
Merci pour ton retour critique sur cet évènement, je suis tombée dessus par hasard via linkedin.
On prend évidemment toutes les critiques, positives comme négatives, pour s’améliorer d’année en année 🙂
En 2021 avait eu lieu la première biennale qui à l’époque s’appelait “Université d’été de La Réplique”, et comme son nom l’indiquait, elle revêtait un aspect plus universitaire : tables rondes et projections menées ou décryptées par des universitaires et autres “sachants”.
A partir de cette année, on a commencé à s’éloigner de ce format “enseignants/ élèves” pour donner la parole à des intervenant·e·s plus diversifiés, qui proposaient des formats d’interventions aussi divers (ateliers, discussions, tables rondes, performances etc…).
La route vers le modèle de biennale parfait sera sans doute longue, mais c’est pourquoi on prend tous les retours à fin utiles pour s’améliorer pour les prochaines éditions 😉
N’hésite pas, d’ailleurs, à faire tes retours précis via ce formulaire : https://docs.google.com/forms/d/e/1FAIpQLSew5TOZqQeocw1aIrLOHDQff8f7vAwQWcw8zTF0u4HPczCllw/viewform
Au plaisir !
Rachel
Merci Rachel, pour avoir pris le temps de ce message, que je publie évidemment…
La perfection ? Pour qui et pour quoi ?
Heureusement, ce monde est encore subjectif. Et, d’ailleurs, je suis vraiment heureux d’avoir pu participer en tant que public à cet évènement. Continuez, c’est une dynamique formidable !
A bientôt aux petits dej de la Réplique ?