L’odeur et la saveur


Il existe, de temps en temps, des “synchronismes” étonnants!

Par exemple, n’est il pas étrange voire étonnant, et peut-être même amusant, que la simple odeur des pages d’un livre – “Du côté de chez Swann”, de Marcel Proust – me propulse d’un coup dans un souvenir d’enfance ?
Il s’agissait, pour être concret, de la lecture de “Robin des Bois”, à l’âge de 7 ou 8 ans, dans la maison des grands-parents, durant les vacances d’été près de la mer…

Cela est d’autant plus croustillant que cette situation s’est produite quelques pages seulement avant le fameux passage des « madeleines ».

Pour celles et ceux qui ne l’ont pas encore lu, il s’agit de souvenirs (au moins en partie autobiographiques) au cours desquels le narrateur se rappelle un événement, à la fois clair (par les sens) et confus (au niveau du souvenir conscient) : alors qu’il était enfant et qu’un soir le trouvait froid et presque glacé, sa chère maman lui offrit une madeleine, à tremper dans une tasse de thé, pour le réchauffer.
A peine un morceau de cette pâtisserie en bouche, un éclair fulgurant le saisit. Alors qu’il ne comprend guère ce qui lui arrive, quelques bouchées renouvelées et une plongée réflective dans son passé finissent par le convaincre qu’il s’agit d’une résonance mémorielle. Ce goût si particulier renvoie en effet notre narrateur à un souvenir plus ancien : alors qu’il visitait sa tante, celle-ci lui offrait aussi une madeleine trempée dans sa tasse de thé.

Mais je vous laisse apprécier la prose de Marcel Proust, ci-après, dont j’ai malheureusement dû réduire la longueur, pour les besoins du billet de ce jour (mais vous trouverez un lien vers le texte complet en fin de page) :

Il en est ainsi de notre passé. C’est peine perdue que nous cherchions à l’évoquer, tous les efforts de notre intelligence sont inutiles. Il est caché hors de son domaine et de sa portée […]
Un jour d’hiver, comme je rentrais à la maison, ma mère, voyant que j’avais froid, me proposa de me faire prendre, contre mon habitude, un peu de thé. Je refusai d’abord et, je ne sais pourquoi, me ravisai. Elle envoya chercher un de ces gâteaux courts et dodus appelés Petites Madeleines qui semblent avoir été moulés dans la valve rainurée d’une coquille de Saint-Jacques. Et bientôt, machinalement, accablé par la morne journée et la perspective d’un triste lendemain, je portai à mes lèvres une cuillerée du thé où j’avais laissé s’amollir un morceau de madeleine. Mais à l’instant même où la gorgée mêlée des miettes du gâteau toucha mon palais, je tressaillis, attentif à ce qui se passait d’extraordinaire en moi. Un plaisir délicieux m’avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause. […] D’où avait pu me venir cette puissante joie? Je sentais qu’elle était liée au goût du thé et du gâteau, mais qu’elle le dépassait infiniment, ne devait pas être de même nature. D’où venait-elle? Que signifiait-elle? Où l’appréhender? Je bois une seconde gorgée où je ne trouve rien de plus que dans la première, une troisième qui m’apporte un peu moins que la seconde. Il est temps que je m’arrête, la vertu du breuvage semble diminuer. Il est clair que la vérité que je cherche n’est pas en lui, mais en moi. […]
Certes, ce qui palpite ainsi au fond de moi, ce doit être l’image, le souvenir visuel, qui, lié à cette saveur, tente de la suivre jusqu’à moi. Mais il se débat trop loin, trop confusément; à peine si je perçois le reflet neutre où se confond l’insaisissable tourbillon des couleurs remuées[…]
Et tout d’un coup le souvenir m’est apparu. Ce goût c’était celui du petit morceau de madeleine que le dimanche matin à Combray (parce que ce jour-là je ne sortais pas avant l’heure de la messe), quand j’allais lui dire bonjour dans sa chambre, ma tante Léonie m’offrait après l’avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul. La vue de la petite madeleine ne m’avait rien rappelé avant que je n’y eusse goûté; peut-être parce que, en ayant souvent aperçu depuis, sans en manger, sur les tablettes des pâtissiers, leur image avait quitté ces jours de Combray pour se lier à d’autres plus récents; peut-être parce que de ces souvenirs abandonnés si longtemps hors de la mémoire, rien ne survivait, tout s’était désagrégé; les formes,—et celle aussi du petit coquillage de pâtisserie, si grassement sensuel, sous son plissage sévère et dévot—s’étaient abolies, ou, ensommeillées, avaient perdu la force d’expansion qui leur eût permis de rejoindre la conscience.
[…]
Et dès que j’eus reconnu le goût du morceau de madeleine trempé dans le tilleul que me donnait ma tante […], aussitôt la vieille maison grise sur la rue, où était sa chambre, vint comme un décor de théâtre s’appliquer au petit pavillon, donnant sur le jardin, qu’on avait construit pour mes parents sur ses derrières […] ; et avec la maison, la ville, la Place où on m’envoyait avant déjeuner, les rues où j’allais faire des courses depuis le matin jusqu’au soir et par tous les temps, les chemins qu’on prenait si le temps était beau. Et comme dans ce jeu où les Japonais s’amusent à tremper dans un bol de porcelaine rempli d’eau, de petits morceaux de papier jusque-là indistincts qui, à peine y sont-ils plongés s’étirent, se contournent, se colorent, se différencient, deviennent des fleurs, des maisons, des personnages consistants et reconnaissables, de même maintenant toutes les fleurs de notre jardin et celles du parc de M. Swann, et les nymphéas de la Vivonne, et les bonnes gens du village et leurs petits logis et l’église et tout Combray et ses environs, tout cela que prend forme et solidité, est sorti, ville et jardins, de ma tasse de thé.

“Du côté de chez Swan”, extrait, chapitre 1. Marcel Proust, 1913.

L’évocation, donc, nous renvoie à un moment qui est toujours vivant, caché quelque part, en nous.
Surpris par le procédé, on se surprend ainsi à le rechercher encore, dans une sorte de nostalgie.

Ainsi en va-t-il du goût et des odeurs.

Sens relativement peu valorisés dans notre société moderne (en dehors des repas, et encore), tout porte à croire qu’ils ont acquis, par leur « inutilité pratique » une sorte de pouvoir : celui de se dissocier de l’intellect. Ils portent ainsi une capacité inconsciente, d’où leur puissance d’évocation.

C’est véritablement fascinant !
Pour en revenir à cet exemple tout personnel, en “respirant” ce livre, cette odeur de papier me renvoyait d’un seul coup dans cette chambre, où j’essayais, alors, de tuer le temps (bien long) de la sieste qui m’était imposée. Au hasard de mes fouilles, dans la bibliothèque désuète des grands parents, j’étais tombé sur cette version abrégée de Robin des Bois, imprimée dans les années 50.
Je revois ainsi sa couverture et pourrais même me souvenir de son toucher. Mais c’est aussi l’ensemble du lieu et du moment qui me reviennent, avec leur l’atmosphère, que je revois et ressens : cette chambre sombre, les volets fermés. Les quelques bruits, au dehors ; des pas sur le gravier. Quelqu’un ouvre une porte, qui grince, et la referme doucement (les toilettes étaient sur le palier). Et puis, je ressens aussi cette odeur entêtante du figuier… qui ne donnait jamais ses fruits lorsque nous étions là, l’égoïste !

Oui, quand une odeur, ou un goût, nous renvoie à l’expérience vécue, quel bonheur ! Ne dit on pas que les français, alors qu’ils sont attablés et dégustent un succulent poulet, sont capables de se remémorer bruyamment, tous en cœur, un autre poulet, qui avait ravi tantôt leurs papilles ?!

Crédit : Henri Roger, “Repas de famille”, 1890

Généralement, ces souvenirs sont  assez simples.
Parfois, même, ils ne sont même pas teintés de joie particulière, mais juste d’enfance, et leur évocation suffit.

Rappelons- nous de ce sommet dramatique, l’acmé comme on dit, du film d’animation “Ratatouille”, au cours duquel le petit rat cuisinier décide de préparer au sinistre critique… une ratatouille ! Souvenir de son enfance, ce plat si simple que lui préparait sa maman, le ramène d’un seul coup là bas, et contribue à le transformer.
Là encore, une madeleine ! (Et une grande réussite émotionnelle et artistique).

Du reste, il y a quelques temps, alors que je cherchais des parfums plus simples, basés sur les odeurs des bois (oh, comme j’aime respirer les rondins de bois fraîchement coupés), je suis tombé sur une entreprise au concept étonnant : recréer les odeurs porteuses de souvenirs !

  • Sapin de Noël
  • Air de la montagne
  • Roulé à la cannelle
  • Vitres propres
  • Linge propre
  • Espresso
  • Mer des Caraïbes (pour moi, c’est surtout imaginaire)
https://www.thelibraryoffragrance.eu

Étonnant, non ?

De fait, j’ai pu expérimenter quelques unes de ces compositions (notamment celles autour des bois, justement), et elles possèdent bel et bien une capacité évocatrice véritable.
En guise de parfums, elles sont très fugaces (ce qui est sans doute logique, puisqu’il s’agit d’eaux de toilettes), mais enfin…

Cela ne pourrait il pas être un beau potentiel pour des spectacles immersifs ? La fugacité pourrait même être un avantage, pour passer d’une atmosphère a l’autre… (Je crois d’ailleurs que cela a été expérimenté dans certains cinémas, mais ne l’ai jamais testé moi-même… Si vous avez cette expérience, merci de la partager en commentaires :))
Ce principe de spectacle immersif recèlerait-il de nouveaux potentiels, ou s’agirait-il plutôt d’une sorte de démesure, finalement contre productive, d’un point de vue artistique ?
Par exemple, la 3D rend-elle le film meilleur ? Plus impressionnant, sans doute, mais… plus touchant ?

Lorsque l’on se trouve au théâtre, tout du moins dans une configuration frontale scène / public, cette débauche serait-elle pertinente ?
Après tout, la magie d’une scène, avec les acteurs et juste les acteurs, parfois même sans aide ni de musique ni de décor, ne se situe-t-elle pas justement dans ce fragile engagement du spectateur à imaginer et donc à remplir ?
Sans doute cela serait-il pertinent de réfléchir aux expériences du “théâtre pauvre” de Jerzy Grotowski, dans un prochain article…

Docteur Faust, J. Grotowski, 1963

Pour aller plus loin encore, la palme ne reviendrait-elle pas à la littérature, capable de nous transporter ailleurs (et pourtant en-dedans) à partir d’un texte imprimé sur du papier ?

Un papier, qui… sente… et la boucle est bouclée !

PS : je vous encourage a lire (ou relire) Proust – il faut rentrer dedans et avoir le temps, mais c’est une expérience fabuleuse – dont notamment ce premier chapitre Combray, dont la conclusion est si merveilleuse : 

https://www.gutenberg.org/ebooks/2650


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