Chose promise, chose due : voici une nouvelle histoire du balcon : “La table en fer”.
Il s’agit d’un petit conte moderne, qui figure parmi d’autres “histoires du balcon”, dont certaines ont déjà été partagées sur ce blog :
Elles s’inspirent très fortement des contes d’Andersen, dans lesquels les objets vivent, parlent et ont leurs émotions. L’idée générale est qu’il se passe beaucoup de choses, invisibles à nos yeux d’humains, dans les chambres, les cuisines et notamment les frigos, ou encore sur les balcons.
En d’autres termes, il s’agit d’offrir un peu de fantaisie (mais qui sait ?) à nos univers en apparence inanimés.
Trêve d’introduction et d’explications, place au texte… en vous souhaitant une agréable lecture.
La table en fer
Il était une fois une table métallique.
Les Hommes l’appelaient, par habitude, la « table de jardin », mais elle était en fait sur le balcon.

A dire la vérité, ce n’est pas une vie très amusante, car les autres – les tables de l’intérieur – se moquent ouvertement, les meubles de jardin étant condamnés à vivre dehors. On raconte même tout bas que certains de ces meubles disparaissent une partie de l’année, repliés sur eux-mêmes au fond de débarras… Horrible perspective !
Mais tout cela lui était bien égal, à notre table, car elle aimait sentir le vent souffler sur sa peau de métal, avec son air tantôt chaud, tantôt glacé. Elle ressentait la chaleur des rayons solaires frappant de toute leur force son plateau foncé, pour réchauffer progressivement jusqu’à ses armatures.
Sa vie était ainsi rythmée par le cycle des saisons et des journées. Elle appréciait aussi le petit déjeuner du matin, le déjeuner de midi, l’apéritif et le dîner tardif, alors que les étoiles si hautes dans le ciel se reflétaient à sa surface.
A vrai dire, elle servait bien son ouvrage.

Malheureusement, la Maîtresse de Maison – fort sensible elle-même à la température – décréta un jour qu’elle était « trop froide et trop sombre » et que « s’il fallait vraiment la garder, il faudrait une nappe ».
En dépit des protestations du Maître de Maison, il y eut bel et bien une nappe.
Au départ, quoique surprise de ce revirement si soudain, la table fut plutôt heureuse d’accueillir ce nouveau compagnon de coton. Cela permettrait sans doute d’échanger leurs impressions sur le temps, le soleil et la lune… Mais leurs caractères semblaient bien différents : le tissu semblait insensible aux variations de la température et n’aimer ni le vent, qui l’agitait, ni ces moments où les Hommes se réunissaient pour partager un repas (en fin de compte, cette nappe-là ne supportait pas les miettes). De plus, avec son air supérieur, elle ne soutenait guère la conversation, qui tournait toujours court.
Notre table, déjà aveuglée par cette présence importune dominant son plateau – et devenu de ce fait insensible – tournait en rond ses pensées. Concentrée sur ses pieds, qui restaient partiellement découverts, tout lui était devenu bien triste et indifférent.
Heureusement, par moments, le vent, son bon ami, battait si fort que la nappe glissait, découvrant le plateau métallique, qui pouvait enfin respirer et reprendre des couleurs. Mais cela ne durait qu’un temps trop court : quelques heures, voire une journée tout au plus.
En un mot, la table, ramassée en elle-même, dépérissait et semblait perdre goût à la vie.
Pour tout dire, elle était tentée, quelquefois, par des résolutions funestes : pourquoi ne pas se laisser rouiller, pour qu’on se débarrasse d’elle, une bonne fois pour toutes ?… Mais elle ne pouvait s’y résoudre : connaissant les penchants économes des Humains, qui sait combien d’années de rhumatismes elle devrait encore endurer, avant d’être libérée de ses obligations, pour être enfin jetée à la benne ?

Morose, toujours recouverte de cette satanée nappe qui lui bloquait la vue et qui ne lui adressait même plus la parole, notre table ne pouvait plus qu’attendre la fin de la journée, puis la fin de la nuit, puis d’une autre journée… Les sons mêmes ne lui parvenaient qu’étouffés… Elle somme, elle souffrait, seule et abandonnée de tous.
Ce n’est qu’un jour qu’elle eut la sensation d’un certain fourmillement, dans l’un de ses pieds. Sortant tant bien que mal de sa torpeur, encore toute engourdie, elle fixa son attention sur cet endroit et constata, en effet, la présence d’une fourmi, qui s’y baladait.

– Bonjour, Madame la Fourmi ; que faites-vous par ici ?
– Bonjour, Table. Ma foi, je visite…
– Ah, très bonne nouvelle ! Eh bien, faites-comme chez vous.
– Vraiment ? C’est fort aimable ! Si vous saviez comme il est rare, de nos jours, d’être si bien accueilli… En général, on vous rejette, on vous balaie, on vous dénonce aux Humains !
– Ah non, pas moi ! Si vous saviez comme je suis seule… Alors, toute petite compagnie est bonne à prendre !
– Vrai de vrai ? Écoutez, si cela ne vous dérange vraiment pas, je pourrais appeler mes frères et sœurs… J’ai remarqué que sur le plateau et tout autour de vous, il y avait souvent des miettes…
– Très souvent, en effet – mais faites attention aux Humains !
La table réfléchit en son for intérieur. Elle craignait qu’une fois la colonie débarquée, les Humains ne les chassent, qu’on la déplace et que leurs relations ne soient ainsi compromises…
– J’ai une idée, dit-elle à la Fourmi. Vous pourriez passer par l’intérieur de mes pieds : ils sont creux et vous auriez tout le loisir de monter jusqu’au sommet, voire d’y nicher autant que vous le voudriez…
– Tout de bon ? répondit la Fourmi. Ce serait tout bonnement formidable de générosité ! Je vais de ces pattes prévenir tout le monde…
Et c’est ainsi que la table découvrit ses petits compagnons – qu’elle finit par connaître un par un – et qu’elle retrouva le goût de vivre.
Changeant totalement son regard sur le monde – froid en surface, mais chaud au cœur – elle était passée d’un regard extérieur vers le ciel à une nouvelle vie intense : un fourmillement intérieur.

Nicolas Poignon, Fourmillement, 2008
https://www.galeriedocuments15.com/artists/69-nicolas-poignon/works/10887/
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V.