Récemment, j’ai été sollicité pour un casting de comédien en voix off. J’ai donc fouillé ma mémoire et mes disques durs pour dénicher quelques travaux de ce type.
J’ai ainsi retrouvé 3 productions non finalisées : 2 entretiens fleuves (dans le style d’une Svetlana Alexeievitch, mais sur le thème de l’homosexualité en Afrique noire, lesquels feront probablement l’objet d’un futur billet) et un court extrait d’un spectacle théâtral auquel j’ai participé en 2014.
So I thought : what a shame that it wasn't finished !
Alors que j’avais déjà accompli la partie la plus créative, il restait encore du boulot en sélection / mixage / post production. Mais voilà comme sont les choses : nous sommes confrontés à tout un tas d’urgences, si bien qu’on abandonne pas mal de choses sur les disques durs…
Il s’agit d’une sorte d’effet secondaire, lié au travail sur plusieurs projets en parallèle.
A vrai dire, il s’agit aussi d’une question de protection mentale : lorsque l’on est investi dans un projet créatif, et a fortiori un projet personnel (non payé par qui que ce soit), il n’est pas rare qu’on ressente à son issue (et a fortiori lorsque les circonstances obligent à l’abandonner) une espèce de vide intérieure, une trou noir énergétique…

Alors, pour prévenir (ou au moins limiter) cet effet, il n’est pas inutile de travailler sur plusieurs projets à la fois : certains avanceront, d’autres seront en pause, mais il sera toujours possible de passer de l’un à l’autre (par exemple d’un court métrage à une chanson, puis inversement). Du reste, cela permet aussi de belles stimulations : un projet peut amener des intuitions à un autre.
But, on the other hand, there are also drawbacks : everything takes longer to finalize and, sometimes, there are losses.
C’est ainsi que j’ai décidé de consacrer le temps nécessaire à finaliser ce petit enregistrement, de manière à le partager sur la toile.
Naturellement, comme il s’agit d’un travail déjà assez ancien (les sessions d’enregistrement datent de 2016), il est évident que je l’aurais fait différemment aujourd’hui… mais d’un autre côté, cela n’est pas inintéressant, à titre d’aide mémoire et de perspective du chemin parcouru (ou pas).
Tout cela étant posé, il reste nécessaire d’introduire cet extrait :
Diaba, l’Ange Tirailleur
Comme vous le savez peut-être, j’ai été très investi au moment du centenaire de la première guerre mondiale par la question de sa mémoire. J’ai ainsi travaillé longuement sur l’adaptation scénique de “A l’ouest, rien de nouveau” (de Erich Maria Remarque), qui n’a cependant pas vu la scène (du moins pour l’instant, mais il y aura bientôt un autre centenaire). Cependant, j’ai pu participer à un projet théâtral, qui évoquait la question des troupes coloniales, dites “la force noire”.
Dans cette histoire, nous suivons le destin d’une jeune femme, Diaba, qui décide de suivre ses frères depuis leur village au Sénégal, jusqu’aux funestes tranchées françaises.
Le texte a été imaginé par Babacar M’Baye, un sociologue franco-sénégalais et une personne à la fois étonnante et fort sympathique (ce qui ne gâche rien).

La mise en scène était dirigée par Yanecko Romba, comédien et metteur en scène aux ascendances africaines également. Nous étions une équipe de six acteurs et/ou musiciens, et avions pu bénéficier d’une résidence en Avignon.
Dans l’histoire, un député sénégalais (du genre de Blaise Diagne) milite pour l’intégration de troupes coloniales au sein des armées françaises. Il est intimement persuadé que cela contribuerait à la reconnaissance de ces nouveaux citoyens français (bon, cela n’a pas très bien fonctionné dans la réalité). Les agents de recrutements parcourent ainsi les villages, notamment au Sénégal, pour enrôler de jeunes hommes.

Notre Diaba, qui est la sœur ainée de la famille, ne peut imaginer laisser partir ses frères au combat, seuls, sans sa protection. C’est ainsi qu’elle décide de s’enrôler elle-aussi, sous un déguisement d’homme d’une autre ethnie (des bergers Peuls).
There is a travel, they arrive in France, it's quite cold, they are somewhat trained in a soldiers camp and then sent to the frontlines.

C’est à ce moment là qu’un officier leur inflige un discours (officier qui aurait pu être le lieutenant-colonel Mangin, dit “le boucher”, tristement célèbre pour avoir envoyé à la mort de nombreux soldats issues des colonies, notamment au Chemin des Dames)
Naturellement, il faut considérer trois points avant de l’écouter :
- Ce discours est évidemment satirique. Son humour noir reflète notre manière contemporaine de voir ces officiers et autres agents coloniaux parler aux “indigènes”. Ils puent cette espère de fierté nationaliste assez nauséabonde, mais qui est aussi le fruit d’une époque. Ils nous parlent de civilisation, mais n’hésitent pas à envoyer des milliers de personnes à une mort à peu près certaine – belle civilisation, en effet, mais je présume que, dans la recherche de la gloire, on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs…
- Je me suis amusé à faire sonner ce discours à la manière spécifique des années 20, avec ces intonations pleines d’emphase, ainsi que ce son si particulier (j’ai d’ailleurs utilisé de véritables archives et ajouté pas mal de saturation sur la voix), de manière à ajouter au contexte ;
- Enfin, il est important de noter que ce discours a en réalité une suite, avec la réponse impromptue d’un des tirailleurs, Benoit, qui donne une leçon à l’officier, qui s’en trouve tout étonné. Bien sûr, il s’agit d’une licence poétique, mais elle fonctionnait merveilleusement dans la version scénique. Malheureusement, comme j’ai réalisé cet enregistrement deux ans après la résidence, je n’avais plus sous la main les autres acteurs et j’ai donc du me contenter de la première partie, qui ne manquait pas de sel. Voici donc sa suite :
“Foutaises ! Pourquoi donc nous avoir appelés ? Pourquoi nous avoir fait quitter familles et amis ? Pourquoi avoir fait appel à notre force noire ? Oui, on va faire cette guerre, votre guerre. Nous allons tous mourir, on le sait, mais dignement. […] Oui, notre Afrique-mère est aujourd’hui orpheline. Mais avez-vous entendu parler des grands royaumes de Nubie, du Ghana, de l’empire du Mande ou du Zimbabwe ? Avez-vous entendu parler des fabuleuses bibliothèques de Chinguetti, de Tombouctou ? Et vous, qu’avez-vous fait du progrès et des machines, sinon haine de l’autre ? Flammes ! Mort. Et pourquoi cette guerre ? Quel est son sens ? Notre civilisation africaine a existé depuis la nuit des temps. Vous vous dites civilisés ? Vous avez semé la barbarie dans l’histoire de l’humanité. Partout et tout le temps, la guerre. Du nord au sud, d’est en ouest du globe. Que de morts, que d’orphelins. Que de villages brûlés. Que de femmes violées. Que d’enfants martyrisés. Qui sont donc les barbares ? Cette guerre est bien blanche et nous sommes obligés de la faire, nous les noirs de l’Empire. Quand vous dites “aux armes, citoyens”, nous, en Afrique, nous répondons : Pincez vos koras et battez le balafon ! Vous allez nous devoir une grande dette et demander pardon pour les génocides passés. Pardon pour les masques détruits. Pardon pour les vierges arrachées. Pardon pour tous ces morts.”

Makes sense, right ?