Le paradigme du “toujours plus”


Dernièrement, alors que je rentrais à la maison après une longue journée de boulot, j’entends tout à coup une rumeur d’abord sourde, puis une clameur rugissant dans la rue. Je m’arrête, surpris…
Je pense alors : serait-ce un match de foot, ou quelque chose dans le genre ? Peut-être l’équipe locale vient-elle de marquer un but fabuleux, et tout un chacun y répond-il à travers la ville ? (j’avais déjà entendu cela lors d’une coupe du monde – étonnant, fascinant et non moins effrayant).

En fait, rien de tout cela (ou pas tout à fait) : il s’agissait simplement d’un tournage, qui avait lieu à quelques pas de là où je vis, probablement une vidéo promotionnelle pour un groupe de musique marseillais… Ils avaient donc rassemblé une petite foule et arrangé un décor, pour faire croire à un bout de stade. Quoiqu’il en soit, la scène était faite et refaite, prise après prise.

Ce qui m’a étonné le plus, à ce moment là, était la quantité impressionnante de matos mis en jeu, et la taille des équipements (grues, spots, etc.) J’avais déjà vu d’énormes projecteurs, sur les plateaux de cinéma (pour les scènes nocturnes), mais cela paraissait particulièrement démesuré ici.

Ensuite, cela m’a fait réfléchir à cet espèce de paradigme contemporain du “toujours plus” – et c’est donc le thème du billet de ce jour.

Tout porte en effet à croire que l’on doive en faire toujours plus, plus gros, plus cher, plus impressionnant :

  • Plus de budget pub pour les films : je me rappelle d’un entretien avec Kévin Costner, lequel évoquait le budget publicité de son dernier film de l’époque Open Range (2003). La moitié du budget global du film y passait et personne ne savait véritablement si c’était nécessaire ! 
  • Repensons à l’expression : “on ne prête qu’aux riches”. Pour assurer la rentabilité d’un projet, il faut donc des vedettes. Et le théâtre alternatif n’est pas épargné par cet effet : après tout, parmi la profusion d’offres, pourquoi donc prendre le risque d’aller voir un spectacle dont on ne connaît ni la pièce, ni les comédiens, ni le metteur en scène ?
  • Cela se retrouve aussi (avant tout ?) dans les évènements publics. Dernièrement, j’ai pu voir depuis chez moi les premières salves évènementielles liées aux Jeux Olympiques 2024, à Marseille. Honnêtement, ce n’est pas trop mon truc (cela évoque trop, pour moi, “le pain et les jeux” destiné à endormir / apaiser les populations). Toujours est-il qu’on m’avait vendu l’événement à venir comme une alternative aux feux d’artifices, dans l’optique d’en réduire la pollution, une armée de drones viendraient créer des lumière mouvantes. Finalement, nous avons eu et les drones et les feux d’artifice (pour ne pas faire de mécontents, je suppose… ou pour laver l’argent).

For fuck's sake, why can't we do simpler things ?
Pourquoi les “créateurs” se sentent-ils systématiquement obligés de tout miser sur la quantité (au détriment assez évident de la qualité) ? Pourquoi tout transformer en divertissement ?

Par effet de contraste, cela m’a fait aussi penser à :

  • Peter Brook et son travail sur “l’espace vide”. Lorsque j’avais 20 ans environ, j’avais pu assister à une représentation de son Hamlet (en français), avec un grand tapis orange, quelques coussins et surtout 6 acteurs. Minimaliste et brillant !
  • Je suis un peu trop jeune (ou pas tout à fait assez vieux) pour avoir vu le travail de Grotowsky, mais il y a quelque chose d’attirant, voire d’enthousiasmant dans son “théâtre pauvre”, qui utilise le dénuement scénique comme un moyen d’aller à l’essentiel. Ces moments théâtraux semblaient moins relever de représentations que d’expériences relationnelles intenses, entre un tout petit public et un groupe de comédiens – quelque chose de l’ordre du rite, cristallisant l’essence profonde de l’Homme, via l’Homme.  
  • À une échelle encore plus réduite, je me rappelle, comme si c’était hier, de ma plus belle expérience de théâtre (en tant que public) : il s’agissait d’un spectacle de marionnettes (l’adaptation de Don Giovanni, à Prague)  – tout cela pour dire qu’on peut faire tellement avec assez peu ! (mais du talent, de bonnes idées et surtout beaucoup de travail…)

Pour être clair, je n’ai rien contre une production bien pensée, ni contre les lumières de scène, et encore moins contre une troupe nombreuse sur scène… Mais pourquoi donc ne peut-on pas PENSER en amont, de manière à ajuster avec finesse les moyens aux fins ? 

Yul Brynner écrivait que son mentor lui avait dit, un jour : “le budget de production d’un show télévisé importe assez peu, finalement… mais ce qui est important, c’est que chaque dollar investit apporte une véritable contribution à l’ensemble”.

Bien sûr, il y a plusieurs effets secondaires indésirables à promouvoir le minimalisme. Parmi eux, le risque qu’une esthétique épurée ne devienne un langage scénique trop conventionnel (où le public doit combler les vides). Cela risquerait de ne parler qu’à un petit public choisi de connaisseurs, en un mot “élitiste”, tandis que madame et monsieur ToutLeMonde en serait exclu de facto.
Il y a eu un certain nombre de pièces, de metteurs en scène / réalisateurs qui ont réussi à éviter cet écueil (comme Brook, le plus souvent), mais soyons honnête, il s’agit d’une pente glissante…

On the contrary, there are at least 2 motivations in promoting a simpler approach :

  1. Adapter les moyens aux objectifs relève d’une démarche écologique (dans son sens élargi) : mettre la juste quantité d’énergie (dont l’énergie financière), exactement au bon endroit… Ce sont des choses que l’on constate assez régulièrement dans les arts graphiques (peintures, dessins), mais beaucoup plus rarement sur scènes et encore moins dans les films ! Et pourtant, lorsque cela arrive, quelle satisfaction intellectuelle, esthétique et philosophique ! Pour moi, l’un des  enjeux devient : penser plus pour en faire / produire moins. Cela résonne d’autant plus aujourd’hui, que tout semble indiquer qu’il devient insoutenable de continuer comme par le passé (au moins depuis la fin du bloc soviétique, quand le capitalisme est devenu triomphant et débridé), en consommant et jetant toujours plus…
  2. On pourrait aussi d’inspirer de la philosophie de l’abundance. Bien évidemment, je ne parle pas ici de l’abondance au sens du luxe. Il s’agirait plutôt d’apprécier et valoriser toutes les impulsions qui gravitent autour d’un projet, d’une équipe, les bonnes volontés et initiatives… Bref, l’opposé de la philosophie du “manque”.

    Dans notre monde moderne, tout semble manichéen : soit l’on est riche et puissant (alors on pourrait faire un super film), ou bien on est pauvre et impotent (dans ce cas, on ne pourrait faire que de la merde). Voici une vue typiquement matérialiste, non ?

    Fort heureusement, il semble exister d’autres voies et manières de voir le monde, par exemple en prenant en compte les autres énergies que celles liées à l’argent seulement. On pourrait facilement penser : “tain, je n’ai pas le fric pour payer les acteurs et toute l’équipe technique en principe nécessaire, donc autant laisser tomber ce projet de court métrage”… Ou alors, on pourrait agir en s’inspirant de l’expérience du réalisateur Werner Herzog, qui nous raconte, dans sa Masterclass, qu’il œuvrait dans un groupe de jeunes passionnés de cinéma, s’entraidant pour faire leurs films… et c’est ainsi que, lorsqu’il réalisa finalement son premier film pour le cinéma, il était déjà passé par une expérience de 7 films préalables !

    Nous pourrions ainsi ouvrir nos yeux et nos sens, lever les barrières mentales et émotionnelles, pour accepter ce que les autres peuvent nous apporter et nous offrir : de l’aide, du temps, des talents, le prêt d’une caméra ou de matos – accepter le don et donner en retour. Il existe en fait une infinité de potentiels, juste au coin de la rue, avec des énergies prêtes à se mettre en phase avec les nôtres – voilà la réelle abondance !

Source : https://happyhealthycaregiver.com/caregiver-mindset/

Naturellement, cela ne conduira pas à produire un film du genre des blockbusters hollywoodiens, du style de “Thor” ou de “La Guerres des Etoiles”… mais l’on pourrait bien parvenir à toucher aux choses plus sincères, “plus vraies”, résonnant d’avantage avec les gens qui nous entourent (et même bien au-delà, en considérant les outils qui sont désormais à notre disposition).

Globalement, comme vous le comprenez bien, je m’interroge donc sur la manière de renverser la table de nos blocages quasi-quotidiens. Je n’ai pas trouvé toutes les clés, mais j’ai le sentiment qu’il y a quelque chose  à espérer : 

  • D’une part, en considérant les outils, les finances et tous les autres moyens pour ce qu’ils sont : des leviers ;
  • D’autre part, en adaptant avec astuce et finesse les moyens aux fins et en réa-agissant en résonance avec le potentiel fabuleux des relations humaines, lesquelles pourraient fort bien offrir tout ce dont nous avons vraiment besoin (argent inclus), de manière à créer des œuvres d’art vibrant réellement avec notre condition humaine… laquelle se révèle à la fois très humble et infinie.

Qu’en pensez-vous ? 


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