J’ai enfin vu le JOKER (2019, Todd Philipps)
How refreshing and invigorating !
Cela peut sembler étrange, compte tenu du thème du film, mais nous avons affaire à une interprétation de première classe et même, à mon humble avis, à une sorte d’œuvre d’art.
Bien sûr, ce film est sombre (très sombre même), mais j’en suis pourtant sorti avec une impression de joie et l’envie de la communiquer à mon entourage et mes amis (notamment aux lecteurs de ce billet) – et il s’agit là d’un signe objectif de qualité.
D’un point de vue de comédien, ce film agit comme un stimulant, pour des rôles audacieux, en faisant la part belle à la caractérisation des personnages (procédé tombé en désuétude). Plus globalement, tout cela met en lumière le fait qu’il y a encore de la place et une appétance pour les projets à la fois artistiques et fondés sur le sens – et ce même dans l’industrie cinématographique !
L’interprétation de Joaquin Phoenix ayant fait l’objet de nombreuses éloges, j’essaierai de ne pas trop recourir aux superlatifs .Toutefois, il me semble intéressant de revenir sur cette prestation, d’un point de vue d’acteur, tout en évoquant la portée artistique de cette entreprise.
A vrai dire, je n’ai pas vu tous les films dans lesquels joue Phoenix, et même loin de là, mais seulement : Gladiator, Her (un excellent film et une belle interprétation), “Le Maitre” (excellente interprétation, dans un film assez étrange), Napoléon (film de moindre qualité, interprétation discutable) et donc tout récemment le Joker.
Là encore, dans ce film, il nous offre une composition audacieuse, avec une continuité psychologique d’un bout à l’autre de l’histoire. L’un des intérêts que présente la composition d’un personnage / rôle est qu’elle permet de dépasser la stricte vérité psychologique et déviter un jeu trop mental. Au contraire, en se cristallisant physiquement, cela permet d’approfondir le rôle et de lui conférer une véritable force (notamment pour s’en souvenir). Cependant, cela ne va pas non plus sans effets secondaires indésirables, mais nous reviendrons là-dessus plus loin…
Au-delà de la justesse de l’interprétation, le rôle est intéressant grâce à sa dynamique dramatique et à l’ampleur des émotions, états, expressions qui le traversent : de la solitude extrême à la joie la plus pure et enfantine, en passant par des séquences de réflexion profondes (des monologues intérieurs), de tendre complicité, de colère, etc. Tout cela s’inscrit d’ailleurs en contraste avec le rôle de Napoléon, avant tout mémorable par sa monotonie.

Outre la démonstration du talent d’acteur, tout cela sert réellement l’histoire et son sens profond (ce qui me rappelle, d’un certain point de vue, le Hans Landa de Tarantino / Waltz).
With these evolutions along the film, it WILL talk sooner or later to everyone of us, with similar emotional experiences and thus permit to embark in this journey.
De mon point de vue, il s’agit d’une erreur (typique de notre société) que de considérer ce film comme immoral, car il justifierait la violence. Je crois plutôt que ce film a une portée hautement humaine, au sens où il permet d’engager une connexion émotionnelle et psychologique avec un autre (ici un personnage de légende), à propos duquel on croirait de prime abord n’avoir que peu de choses en commun.
Cela rappelle d’ailleurs la grande littérature russe (Tolstoï et surtout Dostoïevski), où l’on se surprend à comprendre intimement chacun des personnages. Pour autant, cela ne nous emmène pas à pardonner leurs écarts (il suffit de penser à Raskolnikov, dans Crime et Chatiment), mais plutôt à développer une empathie… Or, après tout, comme le Joker le demande explicitement, ne serait-ce pas un effort nécessaire en ce monde ?
Le scénario s’aventure d’ailleurs en eaux “sociales”.
Bon, cela reste un brin schématique, mais la question n’en résonne pas moins avec notre société. Dans le film, le Joker affirme que personne ne se préoccuperait de lui, s’il se trouvait à mourir, solitaire, sur l’asphalte… Selon lui, la mort des 3 “jeunes cadres dynamiques” ne reçoit un écho que parce qu’ils appartenaient à la classe sociale dominante et parce qu’un connard de milliardaire (ici Thomas Wayne) a fait publiquement semblant de s’en attrister.
Cela rappelle sûrement à de nombreux français les mots du président Macron, que je cite : “une gare, c’est un lieu où l’on croise les gens qui réussissent et les gens qui ne sont rien” (29 juin 2017). Quelle qu’ait pu être la réaction ultérieure de ses conseillers en relations publiques, je suis convaincu que cette petite phrase et ce jugement péremptoire ne sont pas un accident, d’autant qu’il existe toute une frange de la population, qui semble intimement convaincue de cette “vérité”. Relisons-là encore une fois : “des gens qui ne sont rien”.
De fait, dans le film lui-même, un discours similaire apparaît dans la bouche du milliardaire providentiel : Il y a un problème avec ces gens. Je suis là pour les aider. Je vais les sortir de la pauvreté et leur faire une vie meilleure. […] Je suis leur seule chance.”

Naturellement, il ne s’agit pas véritablement d’un film “social”, mais il touche une corde d’autant plus sensible qu’elle résonne parfaitement avec cette allégorie de cet homme de la rue “raté” qu’est Arthur Fleck….


J’évoquais plus haut les limites de la composition d’un personnage.
Reconnaissons que toutes les caractéristiques du anti-héros, avec ces cheveux mi-longs et graisseux, son apparence générale et même ce corps presque squelettique, que tout cela donc participe aux impressions fortes du spectateur. Toutefois, cela empêche aussi d’approfondir la compréhension de ce personnage. De fait, cet effet apparait nettement dans les critiques, ou dans les questions posées lors des entretiens, où tant d’attention est portée sur cet aspect du rôle : la perte de poids de la vedette, l’étrange apparence osseuse de son dos.
Bien sûr, nous avons tous eu ces impressions en regardant le film, mais cela est tellement superficiel ; surtout, parler de ça empêche voire évite de parler d’autre chose. Naturellement, on comprend aussi que ces choix puissent être justifiés par le rôle et par les impératifs de production et de marketing : il faut des images fortes et prégnantes. Cependant, cette apparence participe aussi à limiter la portée du film.
Notons au passage que l’on touche ici à l’une des forces du théâtre, en comparaison de l’industrie cinématographique. En effet, sur scène, on peut potentiellement se focaliser sur la vie intérieure des rôles, plutôt que sur leur apparence. Il n’y est pas nécessaire d’exhiber les gros muscles, les beaux costumes et les couleurs chatoyantes. On peut même balancer tout cela pour se focaliser sur l’acteur (voir par exemple les spectacles de Grotowski ou de Peter Brook).
Nous rencontrons des limites similaires avec le thème de la maladie mentale : bien sûr, on peut interpréter les épreuves de Arthur Fleck par le prisme d’un désordre mental. On pourrait dire qu’il est juste dingue et voilà tout. Et de fait, on retrouve cet axe, exprimé avec plus de pudeur sans doute, dans nombre de critiques du film. Mais ne s’agit-il pas là aussi d’un manière de se mettre à distance de ce personnage troublant, d’un bon moyen de ne pas approfondir ?
La véritable force de l’interprétation de Phoenix va au-delà de l’empathie qu’il génère : nous pouvons même nous identifier à son personnage. De fait, nous avons tous connu des humiliations (il suffit de se souvenir de l’adolescence). Nous avons tous éprouvé de la solitude, le sentiment d’injustice, la peur, et même de l’ironie vis và vis des situations grotesques de la vie. Mais si nous nous contentons de voir cet homme comme un fou, cela crée une véritable distance à son égard.
Il en va de même avec le thème de son histoire familiale : si nous n’y voyons qu’une famille dysfonctionnelle, nous pouvons certes comprendre (grâce à nos préjugés tout prêts), mais nous ne pourrons pas nous y identifier, notre propre famille n’étant a priori pas considérée comme à ce point dysfonctionnelle.
In this perspective, let's evoke an interesting anecdote that I heard from Phoenix, while preparing this post : it deals with the laughing question.
Dans le film, Arthur Fleck éclate parfois en un fou-rire incontrôlable, aux moments les plus inapropriés. Il tend alors une petite carte à ses voisins pour expliquer à l’écrit qu’il souffre en fait d’un trouble mental… Bon.
Apparemment, lors de la préparation du rôle, Phoenix s’est demandé ce qu’il y avait de vrai dans cette histoire : s’agissait-il effectivement d’une maladie ? Il s’est alors pris à imaginer une mère, sommée par un enseignant d’expliquer les raisons du rire erratique de son enfant en classe… N’aurait-elle pas naturellement tendance à l’expliquer par une question psychologique ou psychique (“ce n’est pas sa faute”), ce qui lui permettrait au passage d’échapper à toute inquisition approfondie ? Cela vaut également pour le garçon devenu adulte : ne serait-ce pas pratique, après tout, de tout expliquer par une cause “extérieure” (en l’occurrence une maladie), et donc ne pas avoir à chercher de vérités plus profondes ?
Là encore, c’est là que l’interprétation de Phoenix est formidable : au bout d’un certain temps, j’ai effectivement fini par penser qu’il ne riait pas seulement parce qu’il souffrait de maladie mentale, mais aussi car il se permettait de céder à ses pulsions (après tout, nous en avons tous plus ou moins rêvé, non ?) A vrai dire, cela ne le rend pas moins malade, au contraire : je suis intimement convaincu que la véritable différence entre une personne “saine d’esprit” et un “fou” est que le premier retient (plus ou moins bien) ses impulsions tandis que le second y cède… et parfois, cela ne tient pas à grand chose.

Do you follow me ?
Finalement, ce que j’écris ici, c’est que le personnage du Joker incarne la folie que nous cachons en chacun de nous. Il agit comme une image (mythique), qui canalise la violence que nous voudrions parfois exercer sur le destin : à la fois légère, drôle et brillante, mais aussi brutale par moments. Elle ouvre au meilleure (la liberté d’agir) comme au pire (l’impulsion de revanche), donc affranchie des bonnes manières civilisées. Il s’agit donc d’une sorte de soupape de décompression et d’une catharsis (la purgation des passions).
Du reste, c’est aussi un grand classique de la littérature dramatique, avec par exemple : Macbeth, Hamlet, Peer Gynt, Don Juan ou même Figaro, Khlestakov, Raskolnikhov… voire dans un style plus moderne : Don Diego / Zorro, Phil Connors (un jour sans fin), Doctor Jekyll & Mr Hyde, Patrick Bateman (American Psycho), le Colonel Kurtz (Apocalypse Now), ou encore Batman et sont alter-ego : le Joker.
