Last minute : condemned to death


22 takes !!!

C’est sûr, un plan séquence de ce genre, ça se mérite !

Notre ambition était en effet d’exprimer, par le seul jeu du regard, tout ce qui pourrait traverser l’esprit d’un condamné à mort dans sa dernière minute. Ne dit-on pas qu’on voit, alors, toute sa vie défiler devant les yeux ?

Nous nous sommes inspirés de l’expérience personnelle de Dostoïevski, toujours lui : à 27 ans, membre d’un cercle de jeunes écrivains un peu trop libre penseurs – en tout cas au goût du tsar réactionnaire de l’époque (Nicolas Ier) – il fut arrêté, emprisonné dans une forteresse et condamné à mort dans la foulée.

Mais, comme Nicolas Ier était un petit plaisantin, il s’est amusé à terroriser la fine équipe, jusqu’à les amener au poteau d’exécution devant la troupe et à leur bander les yeux… pour finalement commuer leur peine en plusieurs années de déportation en Sibérie, les fers aux pieds. Quel blagueur, n’est-ce pas ? On raconte même que cette mise en scène de mauvais goût l’aurait occupé durant deux jours…

Remembering this key moment, Dostoievsky wrote his brother :

Today, the twenty-second of December, we were taken to the Semyonov drill ground. There the sentence of death was read to all of us, we were told to kiss the cross, swords were broken over our heads, and our last toilet was made (white shirts). Then three of us were tied to the pillar for execution. I was the sixth. Three at a time were called out; consequently, I was in the second batch and no more than a minute was left me to live. I remembered you, brother, and all of yours; during the last minute you, you alone, were in my mind, only then I realized how I love you, dear brother of mine! I also managed to embrace Pleshcheyev and Durov, who stood close to me, and to say goodbye to them. Finally the retreat was sounded and those tied to the pillar were led back, and it was announced to us that His Imperial Majesty granted us our lives. Then followed the present sentences. […] I am sentenced to four years' hard labour in the fortress (I believe, of Orenburg) and after that to serve as a private

Sur cette base, nous avons ainsi travaillé sur un principe assez similaire au “dernier jour d’un condamné” de Victor Hugo, mais concentré en une minute et sans parole. Il s’agissait de faire confiance au jeu d’acteur et d’expérimenter son potentiel évocateur.

Comme il s’agit tout de même d’un mini-moment cinématographique, il était intéressant d’en caractériser l’action, d’où le choix du mur de pierre de taille derrière le poteau (difficile à trouver à Marseille), du russe (pour la lecture martiale de la sentence) et de la fameuse coupe de cheveux du détenu. Par ce petit écart visuel à notre normalité, nous pouvions ainsi détonner et stimuler immédiatement l’intérêt du spectateur, pour qu’il rentre rapidement dans cet univers – condition nécessaire pour un format aussi court !

Cette fameuse coupe vaut bien l’anecdote : en lui rasant la moitié du crâne, les geôliers des bagnes sibériens (à ciel ouvert) considéraient qu’un détenu en fuite attirerait nécessairement l’attention. Et bien sûr, dans le cas où ce détenu aurait l’idée de raser l’autre moitié, ce serait pire encore puisqu’on rasait la tête entière à ceux qui avaient été rattrapés !

En réalité, Dostoïevski et ses amis n’ont pas subi cette tonte infâmante au moment de leur simulacre d’exécution, car cela survenait plus tard, une fois au bagne. Cela dit, la comparaison avec Dostoïevski s’arrête là, puisque rien n’indique que l’exécution de notre pauvre bougre ait été interrompue…

Tout l’enjeu de ce travail d’acteur était de parvenir à enchainer des visions suffisamment précises, pour en remplir le regard. Il ne s’agit donc pas de rechercher l’expressivité des yeux, mais seulement de leur “remplissage” par un matériau vivant. Dans ce sens, il s’agit typiquement de la méthode russe, dans laquelle il s’agit de revivre un enchainement de souvenirs et de faire confiance à la nature pour qu’elle l’exprime correctement. 

Du reste, Dieu merci, il ne s’agissait d’un processus douloureux : comme on le raconte, si un acteur aime les sardines, alors il peut déclamer sa flamme à Juliette en pensant en réalité à une boîte de sardine ! C’était un peu ça ici : je pensais à mes parents, à ma fille, que je voudrais voir grandir, etc. 

Ensuite, bien évidemment, il doit y avoir une dynamique dans les visions : d’abord un regard concret et un brin détaché sur l’environnement immédiat (la mouette dans le ciel) ; puis s’en détourner pour écouter vaguement le capitaine lisant la sentence ; un retour en soi pour s’apitoyer un peu sur soi-même 😀 ; penser aux proches qu’on ne reverra plus ; à l’enfant qu’on ne connaitra guère ; être réveillé par le bruit des tambours ; se mettre à détester ces soldats ; affronter la peur de mourir ; les défier tout de même du regard et enfin les pardonner par anticipation, car, après-tout, ce ne sont que des exécutants. Le regard final donne une impulsion positive, dans laquelle l’homme est déjà au-delà de ce monde matériel.

Cette dynamique intérieure des visions était d’autant plus importante que les bruitages (tambours, marche cadencée des soldats) ont été rajoutés ensuite : dans la réalité du tournage, j’avais des voitures qui filaient et des scooters pétaradant devant moi ! Il fallait donc remplir, remplir et encore remplir.

Comme l’écrit Maria Knebel dans son livre “l’analyse action” : dans la vision, les images se font à chaque fois plus nette et plus précise. C’est-à-dire qu’on pousse, on affine, on voit de plus en plus clairement au fur et à mesure des répétitions, des représentations ou – en l’occurrence – des prises.

Cela m’a énormément servi par la suite, en spectacle. Par exemple, dans “La Lampe Verte”, j’interprétais le rôle d’un narrateur, qui racontait ses souvenirs. Il s’agissait d’un travail basé à 100% sur les visions – en l’occurrence totalement imaginées, jusqu’à ce qu’elle deviennent miennes : c’est-à-dire suffisamment concrètes et précises, pour qu’elles puissent être racontées, comme si j’y étais. Le public y est extrêmement sensible, car, si cela est bien réalisé, il le voit lui aussi.

Coming back to this shooting in particular, this need for precision asked for 22 takes, in two sessions 
Pour rire un peu, je vous laisse imaginer la situation, à vivre avec cette coupe de cheveu durant une semaine, le temps d’attendre la seconde session de tournage !

De plus, nous avions à lutter, lors de cette seconde session, contre une situation tout à fait inopinée et un peu rocambolesque : un sans-abri avait justement élu domicile entre-temps, a proximité immédiate de l’arbre support du tournage. Nous le gênions visiblement. 
Il nous tournait donc autour, passait régulièrement dans le champ de la caméra (et nous foirait les prises 😅), grognait… J’ai même cru, un moment, qu’il s’en prendrait à nous physiquement. 
Finalement, nous ne sommes pas restés bien longtemps : en 3/4 d’heure, nous avions enregistré notre dizaine de prises supplémentaires et tout s’est bien passé… Nous l’avons remercié de son infinie patience et sommes partis viser tout cela.

Au global, nous avions 4 ou 5 prises acceptables, c’est-à-dire conformes à notre niveau d’attentes et d’exigences. C’est à ce moment-là que le choix devient subtil et intéressant, pour arriver à n’en garder plus qu’une. 
Généralement, on ne se fixe pas sur la meilleure d’un point de vue technique, mais plutôt sur celle qui présente la plus grande capacité à susciter l’empathie du spectateur, voire son émotion. Tout l’enjeu est donc de se détacher de l’analyse technique, pour se mettre à la place du public, en regardant la séquence comme si c’était la première fois (encore un travail d’acteur, finalement).

Le retour d’expérience de ce tournage est que, pour tourner une séquence aussi exigeante, un travail préparatoire gigantesque est nécessaire. 

Cependant, tous comptes faits, le format rendait la production très aisée (par rapport à d’habitude) et notamment en montage : seulement un mouvement assez subtil de caméra (en fait un tracé de zoom numérique) ; des sons enregistrés en post production (avec la voix d’Amvrosyi Svetlogorski) et finalement un travail sur la colorimétrie, pour générer l’atmosphère. 

The audience's reactions show that this very short format (about 1'20) is very well adapted to the content.

Finalement, tout semble indiquer qu’il s’agit – à ce jour – de mon meilleur travail.

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4 responses to “La dernière minute du condamné”

    • Hi!
      These are good questions ! I confess that I didn’t do the initial coding, as I was helped for this part by a dear friend, François, who works in the IT. Yet, once you have a platform, you don’t need any kind of coding capacity and can do everything by yourself.
      There are 2 wordpress platforms : one WordPress.org offers free content, and the other wordpress.com sells site ready services. This second one could be a good option to begin…
      I’d be happy to exchange further. Bye

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