Mon cher frère m’â prêté un roman tout récent (publié en aout 2024). Or, j’admets volontiers très mal connaitre le monde éditorial et les œuvres contemporaines et c’est pourquoi je tâche autant que possible de rebondir sur les recommandations.
Ce roman porte sur la “guerre d’hiver”.
Cela ne vous dit rien ? Bon, jusqu’ici, c’est plutôt normal, d’autant que ce conflit s’est retrouvé masqué par les évènements ultérieurs de la seconde guerre mondiale.
Pour faire très simple, il s’agit d’un conflit militaire opposant l’URSS à la Finlande. A ce moment là, de novembre 1939 à mars 40, la Pologne avait déjà été envahie par l’Allemagne et l’URSS. Après ce “coup d’éclat”, l’URSS s’en prend cette fois à la Finlande, avec une invasion de la Carélie. C’est ainsi qu’un peuple de 3,7 Millions de personnes fait face à un géant industriel de 170 Millions d’âmes. La raison officielle du conflit était liée à la proximité extrême de Saint Pétersbourg aux frontières finlandaises de l’époque et aux risques d’attaque allemande de ce côté-là.
Anyway, that's how the small was attacked by the big one… yet the small resisted. This is the situation, about as old as the world.

David vs. Goliath
Les guerriers de l’hiver, par Olivier Norek
Ce roman est de bonne facture, car il nous transporte dans un autre temps, d’autres lieux, une autre réalité. Il offre un certain souffle romanesque et une tension dramatique intéressante. Les personnages sont bien dessinés, vivants, intéressants et complémentaires. L’écriture est vive, intelligente et parfois même drôle.

Du reste, le livre évoque les réalités d’une guerre méconnue, dans une nature gelée, oscillant entre -20 et -40°C. Il nous parle de courage, de sacrifices et évoque aussi l’absurdité de la guerre.
In other words, it could offer a good basis for a Hollywood scenario.
A book full of qualities, but with some real limits too.
Tout d’abord, si le récit nous intéresse, il n’émeut pas beaucoup (par exemple, si l’on compare avec l’introduction de Danseur de Colum McCann, qui traite des mêmes évènements, en se focalisant sur les souffrances d’un peuple jeté dans la bataille et effectivement sacrifié…) Bien sûr, comme l’histoire est bien écrite et bien construite, on se passionne pour ces femmes et ces hommes. Naturellement, une fois le livre dévoré, on court lire un peu plus sur le héros principal du livre Simo Häyhä, chasseur puis sniper entre les snipers… mais tout cela n’est pas de nature à nous bouleverser. Même si c’est un bon roman, ce n’est donc pas une œuvre d’art.

Simo Häyhä, surnommé “la mort blanche”
Plus grave, l’écriture n’est pas exempte de clichés sur la bêtise supposée de l’ennemi et l’inefficacité de l’armée rouge.
Il est certes avéré qu’il y ait eu tout un ensemble de décisions absurdes et une désorganisation initiale de cette armée, liées à la bureaucratie soviétique et à la terreur ambiante : on sortait tout juste des grandes purges, au cours desquelles une grande partie des cadres du parti avait été liquidée par Staline – la peur régnait donc. Dans ces conditions, on ne discute plus guère l’ordre absurde et on court (presque) à l’abattoir – c’est d’ailleurs la résultante naturelle du totalitarisme (et les russes se le tapaient déjà depuis 20 ans) : au bout d’un moment, l’esprit cède, comme dans un burn-out.
Cependant, tout cela dessert le récit : comment croire que l’ennemi soit si bête ? Qu’il ne connaisse rien à l’hiver ? En somme, qu’il ne soit rien de plus qu’une brute épaisse, bête et méchante ?
Sur ce plan, et je regrette de l’écrire, cela ressemble donc à de la propagande.
Of the question of the international political context
Vous l’avez sans doute déjà compris, cette publication s’inscrit dans le contexte de la guerre russo-ukrainienne : le petit peuple héroïque résiste à la brute infâme et monstrueuse. Rien que de l’écrire, c’est déjà fatiguant.
Attention : que les hommes et les femmes qui sont au front et qui défendent effectivement leur pays aient une attitude héroïque, c’est fort possible, si ce n’est probable. Des femmes et des hommes se sacrifient tous les jours et risquent de perdre un bras, une jambe, leur psyché et leur vie. De ce point de vue, ils sont respectables. Du reste, je ne souhaite pas du tout alimenter la polémique sur cette guerre abominable.
Mais enfin, le parallèle avec la géopolitique actuelle est tellement évident, que cela devient grossier. Je ne mets pas en cause l’auteur, qui a effectué de longues recherches pour son livre, mais il parait clair que cette publication tombe à point nommé, pour booster les ventes…
De plus, l’auteur ou son éditeur a/ont cru bon de désigner l’ennemi par “les russes”, sans doute pour accentuer la résonance contemporaine, alors qu’on disait déjà les “soviétiques” depuis un moment en 1939. Que l’URSS soit parti de la révolution en Russie est un fait, que la langue majoritairement utilisée en URSS fut russe en est un autre, mais cela n’en est pas moins une simplification et une distorsion de l’histoire. Les lecteurs ne sont pas des imbéciles et sont parfaitement à même de comprendre ces subtilités.
De même, l’idée générale est que l’armée rouge (et donc, par extension, la Russie) n’a jamais été soucieuses des pertes humaines (et il est vrai que les “victoires” étaient “à la Pyrrhus) et qu’elle n’aurait disposé que de piètres stratèges. A nouveau, je ne souhaite pas transformer ce billet ni ce blog en manifeste historique ou politique, mais simplement analyser un phénomène, sous le prisme de l’écriture, du cinéma et autres…

Victoire de Pyrrhus, roi d’Epire, sur les Romains : “encore une victoire comme celle-ci et nous sommes perdus !”
Ainsi donc, tout cela dessert ce récit et ne rend pas justice à l’intelligence de son auteur ni même à la société dans laquelle il évolue (en l’occurrence, la France et l’Europe occidentale). Dans “l’art de la guerre”, Sun Tzu n’écrit-il pas : “supposez toujours que votre ennemi est aussi intelligent que vous l’êtes, sinon plus”.
De l’œuvre de commande dans l’art
Naturellement, cela fait penser aux œuvres de commande et de propagande… et puisque nous sommes dans le contexte soviétique, j’ai songé à Eisenstein et à son fameux film “Alexander Nevski” :
Dans le film, l’homme providentiel va mener une nation d’abord apeurée à la glorieuse victoire, en lui redonnant confiance en elle-même et en tirant partie de ses forces cachées. Avec les moyens du bord et une grande ferveur patriotique, cette nation et son chef seront finalement capables de triompher des froids et cruels Germains…
Cette trame est assez grossière, dans le contexte de 1938 (mais il s’agit d’un film de commande et c’était la dernière chance du réalisateur Eisenstein avant la disgrâce). De fait, ce film a globalement mal vieilli – sauf quelques scènes toujours formidables, telles que : l’introduction d’Alexandre Nevski et sa rencontre avec les Mongols, la scène de foule à Novgorod et, bien sûr, la glace engloutissant les chevaliers teutoniques (voir quelques images fortes au lien suivant : https://filmfanatic.org/?p=79575)


Cela étant dit, ces éléments dramatiques tissent dans l’inconscient individuel (voire, dans le cas du cinéma populaire, dans le subconscient collectif) une idée maitresse de défense de la mère patrie, de nationalisme et, finalement, de guerre salvatrice. Même en gardant ces éléments à l’esprit, la force du cinéma est si grande qu’on ne peut y échapper !
De l’autre côté du conflit, Goebbels ne s’y était pas trompé non plus, en employant les talents de Leni Riefenstahl à magnifier les soi-disant aryens avec ses films de propagande – exemple en extraits :
A vrai dire, ce type d’images donnent le tournis, tant l’esthétique totalitarisante est évidente – en deux mots : juste flippant !
Dans une dimension certes moins folle, cela reste aussi l’une des raisons qui poussent à considérer l’industrie cinématographique américaine (c’est-à-dire Hollywood) comme un “soft power” particulièrement puissant sur le long-terme.
De l’apologie de la guerre par les arts
Pire encore que tout ce qui précède, ces œuvres de l’esprit instillent cette idée que, “après tout, la guerre, ce n’est pas si pire”… Vous voyez la grossièreté et la manœuvre !
En effet, en nous exposant à l’héroïsme et au sacrifice, on nous interroge indirectement, en tant que lecteurs / spectateurs : “Alors, toi, de quel côté aurais-tu été ? Compterais-tu parmi les lâches ou parmi les héros ? Parfois, la guerre n’est-elle pas un mal nécessaire ? Ne crois-tu pas qu’il y ait des principes pour lesquels il faut accepter le sacrifice ultime de sa vie ?”

Ci-dessus, affiche de propagande soviétique : “toi, es-tu volontaire ?” (1920) et, ci-dessus, l’équivalent avec l’oncle Sam (1937) :

C’est un discours très dangereux, visant à préparer les esprits.
A titre d’exemple, lorsque j’ai préparé l’adaptation de “A l’ouest rien de nouveau”, roman pacifiste s’il en est, j’ai évidemment beaucoup lu, et notamment Ernst Jünger et son “Orage d’acier”. Ce livre m’avait laissé une impression similaire. Tout en donnant l’impression de ne pas y toucher, il apparait en réalité comme éminemment militariste.
Nous devons reconnaitre ce qui est à l’œuvre et garder la tête froide, pour éviter de nous précipiter dans la tragédie.
Si nous nous considérons comme adultes et raisonnables, alors sachons reconnaitre les dynamiques, les tentations et les efforts de propagande, pour déjouer ces grands élans (en l’occurrence guerriers), dont les peuples seraient, finalement, les vraies victimes.

Qu’en pensez-vous ?
V.
PS : Un lien vers ma chanson “Der des ders” :