Dans la vie, au détour d’une difficulté ou d’une peine, n’est-il pas difficile d’en rire et a fortiori d’en sortir en dansant ?
Bien sûr, il semble tellement plus évident de s’y laisser plonger, et puis hop, tout à coup, nous voilà emprisonnés tout au fond du trou, dans un état mental qui n’est pas sans paralyser le corps lui-même.
La plupart d’entre nous (moi inclus) somme de plus esclaves des bonnes manières, qui nous été plus ou moins inculquées dans l’enfance. Naturellement, la bonne éducation n’est pas sans atouts pour la vie en société, mais il en découle un certain conformisme, qui va bien au-delà des comportements. Il affecte aussi la manière d’être et l’attitude à la vie et aux autres. De plus, le contrôle du corps (c’est à dire, le plus souvent, un corps bloqué) nous empêche souvent de vivre pleinement et donc de résonner librement vis à vis d’autrui, des évènements et de l’environnement immédiat.
Il s’agit des thèmes du film Zorba le grec.

Voilà un film déjà ancien, puisqu’il a été tourné voilà 60 ans, en noir et blanc.
C’est donc une chance, et même un concours de circonstances, que je sois amené à en faire l’expérience ! C’est l’une des choses étonnantes du travail préparatoire pour un projet de court métrage : cela nous sort de la zone de confort, pour approfondir la réflexion et les références, de manière à nourrir le projet à venir (et, avec un peu de chance, de l’améliorer ce faisant). Alors que nous travaillons actuellement sur un script évoluant autour de la figure mythique de Diogène, mon partenaire Luc m’a ainsi proposé toute une liste de films à voir et à penser. Parmi ceux-ci : Zorba.
Zorba le grec
Produit en 1964, donc, et réalisé par Michael Cacoyannis, servi notamment par Anthony Quinn, ce film est une sorte d’extra-terrestre.
Il évolue autour d’un duo, formé par un jeune anglais (en fait mi-anglais, mi-grec, mais le côté anglais a pris le dessus compte tenu de son éducation dans la meilleure société britannique), interprété par Alan Bates, et un homme mature (la cinquantaine), grec, joué par Anthony Quinn, le fameux Zorba.


Après une rencontre impromptue, Zorba convainc son interlocuteur de faire route ensemble. Ils arrivent donc sur le lieu de destination de “l’anglais”, dans un petit village rustique et pauvre de Crète.
Ils y rencontreront un lot de personnalités, parmi lesquelles une française excentrique (Lila Kedrova), qui tient un hôtel miteux, ou encore une jeune veuve au caractère bien trempé (Irene Papas).

Tout le film gravite autour du contraste entre les bonnes manières du gentleman et une manière plus organique d’appréhender la vie, expansive et, sans doute, “méditerranéenne”. Mais Zorba et ses acolytes n’ont pas seulement “le sang chaud”, ce sont aussi des esprits libres.
Le scénario est excellemment construit, avec un texte impeccable, une évolution intéressante et une conclusion étonnante.
Je vous recommande ainsi chaudement de vous donner la chance de le découvrir, car il s’agit d’une pièce maitresse du cinéma occidental !
Anthony Quinn
Un mot à propos d’Anthony Quinn, qui porte réellement le film. Naturellement, il mériterait plus que ces quelques lignes et j’envisage de lui consacrer un billet spécifique dans la section Légendes & Références (à défaut de bouquins entiers et de nombreuses heures de visionnage).
Quel putain d’acteur, en effet !
Il était à la fois “typecasté”, c’est à dire cloisonné par Hollywood dans les rôles de compositions de grands méchants (de Attila le Hun, aux révolutionnaires mexicains, ou encore au mafioso italien…), mais il a aussi été dans de nombreux films indépendants, à petits budgets, notamment en Europe. De fait, il offrait un talent rare !
Sans entrer dans les détails de sa longue filmographie, il suffit d’indiquer (ou rappeler) qu’il reprit le rôle de Stanley Kowalski, remplaçant Marlon Brando, dans “Un tramway nommé Désir”, mis en scène par Elia Kazan sur Broadway. Cela dit quelque chose, voilà le genre d’acteur qui pouvait enchainer après le rôle phénomène du XXème siècle !


De fait, Kazan s’est permis d’utiliser cette situation dans un projet cinématographique ultérieur, avec VIVA ZAPATA (1952), dans lequel les deux acteurs apparaissaient et jouaient deux frères.
Kazan, qui le réalisait, a choisi de le tourner dans l’ordre chronologique (ce qui est très rare). Au départ, les deux rôles et les acteurs étaient fort bien connectés, mais, dans l’histoire, la tension monte progressivement entre les deux frères. Pour l’instiller de manière inconsciente, Kazan a décidé de mettre un grain de sable dans le rouage, en les prenant chacun séparément et en évoquant la prestation de l’autre dans “Un tramway nommé Désir”, en ne tarissant pas d’éloge… et donc en insinuant que l’autre acteur avait fait un meilleur travail. La manipulation de base ! De fait, cela a fonctionné et cela se sent à l’écran. Brando et Quinn n’ont appris que beaucoup plus tard que Kazan leur avait fait ce coup, mais ils n’ont jamais tout à fait pu se réconcilier…



Quinn fait partie de ces acteurs qui pouvaient atteindre les sommets – à vraie dire, ses interprétations étaient toujours impeccables.
Dans Zorba, il excelle particulière, d’autant que le rôle est formidable. De fait, il réussit à nous donner une interprétation à la fois profonde et exprimée avec légèreté. Tout montre qu’il avait réalisé un travail de fond sur le rôle, de manière à réunir tous les éléments nécessaires aux visions (ce que vit ou a vécu le rôle), mais exprimé à la manière d’une comédie. Le rythme intérieur est intense, et cela se justifie parfaitement par la manière de vivre de Zorba, à 100% (au moins !)



Par ailleurs, il démontre une parfaite maitrise des accents d’interprétation : dans une séquence, non seulement parvenait-il à parfaitement marquer un début et une fin, ainsi qu’une structure dynamique (des hauts et/ou des bas), mais aussi dans sa manière de gérer les changements de rythme, ou les réactions aux autres.

Enfin, son jeu fait preuve d’une connexion exceptionnelle aux autres rôles et à son environnement, c’est à dire une manière d’être totalement présent et en phase (ou en inversion de phase). Cela est particulièrement évident dans sa rencontre avec la vieille française, au cours de laquelle son écoute intense est si chaleureuse qu’il en devient absolument charmant.


Lila Kedrova
Parlons justement de cette actrice, qui nous offre une interprétation formidable dans Zorba. Sensible et juste, mais aussi fascinante !
Cette prestation a d’ailleurs été récompensée par un Oscar (pour ce que ça vaut), du meilleur second role.

Cette comédienne de théâtre, puis de films, était née de parents russes issus de la haute société artistique, qui avaient fuit la révolution dans les années 20 et s’étaient établis en France. Elle eut une très belle carrière filmographique et scénique. Il vaut la peine de mentionner qu’elle reprit son rôle dans Zorba, lors d’une adaptation scénique et musicale, en 83-85 (donc 20 ans après le film).

https://playbill.com/production/zorba-broadway-theatre-vault-0000012262#carousel-cell171472
De manière générale, donc, je vous recommande chaudement ce film, à la fois pour le fond et les questions qu’il porte – à la manière d’une parabole mythique à laquelle se référer – ainsi que pour ces interprétations exceptionnelles !