Une expérience humaine


Il m’est arrivé, tout récemment, une expérience intéressante.

Je descendais du train, en gare de Marseille, de retour de Paris. Il était tard, environ 22:00, et je m’étais levé le matin même autour de 05:30 – autant dire que j’étais déjà dans un état second. Dans ces moments, tout semble différent et on observe l’environnement et les gens qui nous entourent d’une manière particulière.
En tout cas, alors que je marchais le long du quai, je remarque soudain deux types étranges, à la mine patibulaire (mais presque). D’abord, ils avançaient rapidement en sens inverse de la foule (sachant que la gare de Marseille étant un terminus, le quai est à sens unique). Ensuite, ils semblaient chercher quelque chose ou quelqu’un.
Alors que mon regard croise celui de l’un d’entre eux, il se tourne brusquement vers moi et s’avance rapidement. Evidemment, cela me rend nerveux : qu’est-ce que ce type me veut ? Il va essayer de me vendre de la drogue ou quoi ? Qu’est-ce qu’il va encore se passer ?

Pour situer le contexte, il n’est pas inutile d’indiquer que je m’étais déjà fait voler un ordinateur dans cette même gare, au cours d’un retour tardif. Par ailleurs, j’ai aussi subi (comme tout un chacun, j’imagine) d’autres vols, circonstances pénibles probablement aidées par la fatigue et la confiance que j’accorde un peu trop facilement… En tout cas, j’étais sur mes gardes.

Le gars vient donc vers moi, met sa main dans sa poche et en ressort un portefeuille, qu’il ouvre rapidement en me disant : “Douanes, suivez-moi”.
J’avais regardé le portefeuille sans voir quoique ce soit qui puisse corroborer cette affirmation et je lui rétorque donc : “c’est à dire ? Je n’ai rien vu qui m’indique un rapport avec les Douanes dans votre portefeuille”.
Le gars s’arrête, surpris, puis ressort son portefeuille et l’entre-ouvre de nouveau, à un autre endroit : “Et là, vous le voyez ?” Cette fois, je note effectivement une carte plastifiée estampillée “Douanes” (qui aurait fort bien pu être fausse).

  • “D’accord” réponds-je, toujours sur mes gardes (mais dans ces cas là, il vaut mieux s’exécuter).

Je le suis donc de quelques pas, la foule coulant tout autour. Son acolyte nous rejoint et m’ordonne de remettre mon sac, d’une manière froide et agressive.

  • “Bonjour, tout d’abord”, lui dis-je, en lui tendant la main. Cela le surprend, mais il me serre la main tout de même. Je me retourne alors vers l’autre homme et lui tend la main à son tour, mais il ne la prend pas.
  • “Et bien, vous refusez de me dire bonjour ?” Finalement, après un temps d’arrêt, il me serre la main rapidement.

C’est une technique d’attitude paradoxale que j’utilise de temps à autres, pour briser la glace (comme dans l’hypnose) et reprendre un certain contrôle sur la situation. Evidemment, ces deux hommes ne s’y attendaient pas et cela m’a permis de rebattre les cartes, au moins d’un point de vue psychologique.

Je remets donc mon sac au premier individu, en gardant un œil attentif sur sa fouille, tandis que j’entretiens la conversation avec le second.

  • “Venez par là !”
  • “Mais que craignez-vous, au juste ?”
  • “Désolé de vous déranger, Monsieur. Vous avez l’air d’une personne honnête, mais nous devons adopter la même attitude avec tout le monde”. (Dans mon fort intérieur, je pense “la même attitude de goujat, donc”.)
  • “Vous venez d’où ?”
  • “Juste-là ? De la région de Paris.”
  • “Et qu’est-ce que vous faites comme travail ?” (comme si cela changeait quelque chose…) La conversation continue sur ce mode…

Le premier officier en civil ayant apparemment fini sa fouille, il le referme et, plutôt que de me dire “vous pouvez reprendre votre sac”, il revient à moi et me le tend – un peu à la manière de ces boutiques de luxe dans lesquels les vendeurs vous remettent le précieux achat, de la main à la main. Cela me paraissait étrange, en contraste singulier avec leur attitude générale (probablement un protocole qui leur a été recommandé, pour mieux faire passer la pilule de l’interpellation).

Reprenant ma route le long du quai, je remarque quelques autres hommes en civil, qui se comportent eux aussi de manière étrange. Tout au bout du quai, un dernier homme arborait un brassard “douanes”. Une fois sorti de là, je rouvre tout de même mon sac à dos, pour vérifier qu’il n’y manque rien. Tout va bien.

Alors je me dis : “Voilà une expérience intéressante !”
Cela s’assimile au “délit de sale gueule”, avec une attitude des autorités à la fois brutale, grossière et agressive, le genre qui vous fait sentir instantanément coupable de quelque chose…

De fait, je pense que cette courte expérience est enrichissante, car elle donne à voir et à ressentir ce que peuvent être ces contrôles au faciès, lesquels surviennent régulièrement à tant d’autres, parfois chaque semaine si ce n’est chaque jour. Ces attitudes entretiennent voire renforcent les tensions sociales, voire l’animosité, et je crois sincèrement que nous n’en avons pas besoin (c’est déjà assez compliqué comme ça). Bien au contraire, nous aurions plutôt besoin de nous comprendre mutuelle, par exemple en expérimentant la position de l’autre, quel qu’il soit, voire de nous mettre à sa place (du reste, je comprends bien que l’attitude de ces officiers devait plus ou moins provenir d’un cas où le suspect armé ou violent, mais enfin cela reste grotesque et questionnable…)

Cela m’a aussi rappelé deux autres expériences, un peu similaires :

  • En général, j’évite les manifestations. Mais j’ai participé à quelques unes il y a quelques années. Elles étaient plutôt bon enfant, à mon avis. Cependant, j’ai vu de mes propres yeux, les CRS charger la foule (des gens assis et sans protection) et matraquer à tout va. J’ai alors réalisé que les belles paroles sur la mission des forces de l’ordre relevaient de l’enfumage médiatique. De toute évidence, ils cherchaient moins à protéger des citoyens exerçant leur droit de réunion et d’expression que de soumettre et démettre, au service de politiciens sans vergogne. L’expérience était donc utile, elle aussi, et m’a permis de grandir (et de constater une fois de plus ma grande naïveté).
  • Une autre fois, nous étions en visite familiale, chez les parents de mon épouse, en Russie. Février 2022, pile au moment où la guerre russo-ukrainienne rentrait dans sa nouvelle phase. Nous étions donc bloqués sur place, les vols de retour étant soudainement annulés. Cependant, il y avait encore une ligne de train qui fonctionnait entre St Pétersbourg et Helsinki. J’appelle donc la compagnie et l’on me demande si je possède la nationalité russe ou finlandaise. “Mais pourquoi donc ?” J’apprends que sans l’un ou l’autre, je ne serais pas autorisé à monter dans ce train. J’ai ainsi fait l’expérience d’être relégué, du jour au lendemain, au rang de citoyen de troisième classe (et encore) et que je ne pouvais rien y faire ; j’étais impuissant. J’ai pensé à toutes ces familles de confession juive, dans les années 30-40, en Europe (toutes proportions gardées, bien sûr), avec cette déconnexion soudaine, la perte des droits, pour ce que l’on est… Les “ennemis de classe” ont aussi vécu cela en Union Soviétique.

Globalement , je suis persuadé que ces expériences sont importantes, et qu’il est nécessaire d’en extraire le jus symbolique, pour en trouver la signification. De fait, tout indique que le monde occidental  est sur une pente glissante (qui consiste à devenir exactement comme les autres “mondes” soi-disant honnis, en terme de “liberté / égalité / fraternité”…) Nous devons donc discerner les enjeux profonds de nos comportements et de ces traits de société, notamment via une analyse personnelle et émotionnelle. Nos actions et nos mots ont un poids et cela pèse sur l’avenir. Dans cette perspective, ce type d’expérience aide… et je gage qu’elle sera transcendée tôt ou tard sous une forme artistique signifiante.

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