Impressions : histoires courtes, contes et nouvelles – La chèvre de M. Seguin, d’Alphonse Daudet


Nous avons accueilli un chat à la maison. Comme cela est plutôt récent (moins d’une année), nous manquons d’expérience et c’est pourquoi nous écoutons bien volontiers les bons conseils de nos amis – et il est parfois  flippant de savoir ce qui leur est arrivé !
Par exemple, comme nous vivons dans un appartement au 6ème étage, avec balcon, nous craignons que l’animal ne tombe à l’occasion d’une pérégrination sur la rambarde. Aussi idiot que cela puisse paraître, il arrive bel et bien que nos amis félins se cassent la figur. En général, un chat retombe sur ses pattes, mais elles peuvent être cassées…

C’est pourquoi nous limitons les risques en ne le laissant sortir que sous notre surveillance visuelle. Evidemment, ce n’est pas l’idéal, loin de là, et cela nous fait l’effet d’une sorte de prison… mais nous n’avons pas encore trouvé de meilleure solution pour l’instant. Disons au moins que nous évoluons à petit pas, très progressivement… 

De fait, le chat ne semble rêver qu’à une chose : aller dehors ! A chaque fois qu’il attend devant la vitre ou bien qu’il passe sa petite tête par  l’ouverture des baies, cela me rappelle l’histoire de la chèvre de monsieur Seguin.

Il s’agit effectivement d’une formidable petite histoire, avec plein de petites perles et autres pistes de réflexion.

Publiée par Alphonse Daudet, autour de 1869, parmi une collection de nouvelles intitulées : “lettres de mon moulin”, cette petite histoire est l’une des mieux connues du recueil. Et pour être honnête, il y a d’excellentes raisons pour cela !
A nouveau, je n’ai rien contre le succès, surtout lorsqu’il dénote de petites œuvres d’art.

Dans l’histoire, nous suivons trois chemins parallèles :

  • Tout d’abord une introduction (et conclusion) par l’auteur lui-même : l’histoire démarre en effet sous la forme d’une lettre à un ami et semble être utilisée à la manière d’une parabole, pour illustrer certaines difficultés de la vie. Malheureusement, cette première partie est généralement expurgée des éditions et c’est bien dommage, car elle offre une excellente entrée en matière et ouvre bien des perspectives à l’histoire.
  • Le cas du brave Monsieur Seguin, qui n’a jamais eu de chance avec ses chèvres. Au début, il essaye de comprendre l’animal et de lui rendre la vie aussi agréable et douce que possible… et puis, au bout d’un moment, alors qu’il comprend que la chèvre s’apprête à s’enfuir dans la montagne malgré ses avertissements (et ses expériences précédentes avec ses autres chèvres, mangées tour à tour par le loup), il décide de l’enfermer à double tour… et mieux la perdre pour toujours !
  • La voie de la chèvre elle-même : il s’agit du sympathique chevrette, du genre auquel on s’attache et que l’on aime voir gambader autour de la maison. Au début, elle est tout à fait heureuse chez Monsieur Seguin, jeune qu’elle est, mais rapidement, elle se trouve à l’étroit et rêve de prendre le large. Tout cela est bien logique : lorsque l’on se trouve séquestrée, on rêve aussitôt de liberté, non ? En regardant vers la montagne, au lointain, cela ressemble à rien de moins que le Paradis. La chèvre devient triste (ce que remarque bien Monsieur Seguin). L’homme et la chèvre ont alors une bonne conversation, comme on en trouve dans les contes. L’animal exprime son désir de partir gambader dans la montagne et ne peut se résoudre à écouter les alertes de Monsieur Seguin. Ne tombant pas d’accord, il ne lui reste qu’à s’enfuir, profiter d’une folle journée et puis à affronter le loup.

Il y a de nombreuses choses intéressantes dans cette histoire.

Tout d’abord, le syndrome de l’herbe, toujours plus verte dans le pré d’à côté. Evidemment, nous connaissons tous cette impression, ce qui rend le phénomène d’autant plus compréhensible. Comment pourrait-on se satisfaire d’un destin subi, surtout lorsque la (putain de) télé nous débite des merveilles à longueur de temps (genre la vie luxueuse et sulfureuses des célébrités) ?
Le rêve d’eldorado est plus fort que soi (ou en tout cas que les capacités de la raison) ; l’espoir d’un monde meilleur est inexpugnable, une fois fantasmé et ancré. On pourra nous dire tous les affres de l’ailleurs, ils sont inaudibles. 
Songeons au cas extrême des migrants illégaux… qui bravent mille dangers, sévices et folies, pour se retrouver éventuellement abandonnés de tous, dans la rue, catatonique (cela est arrivé a un jeune homme d’Afrique subsaharienne, qui vivait en bas de chez nous. D’après ce que j’en ai compris, après six ou douze mois, son seul rêve était de rentrer chez lui)
Dans un autre genre, je recommande le film “Les émigrants” (1971), de Jan Troell, qui évoque le rêve d’Amérique (du nord), chez les pauvres gens en Suède au cours du XIXème siècle. Dans cette perspective, le cas du jeune frère Robert est particulièrement net et poignant.

L’histoire évoque aussi l’état d’esprit du prisonnier. 
De fait, nous connaissons plus ou moins cet effet, ne serait-ce que par l’expérience des “confinements” des années 20-22. La liberté semble ainsi être, en général, quelque chose d’abstrait, mais que l’on nous mette la corde au cou, ou qu’on nous empêche simplement de sortir de chez nous, bref qu’on nous bloque d’une manière ou d’une autre et la question de la liberté devient très concrète, voire obsessionnelle.

Evidemment, et cela nous parlera aussi particulièrement, en ce début de XXIème siècle, la relation entre liberté et sécurité est présente. Ici, la sécurité induit très clairement la servitude, mais une longue vie. Le choix de la biquette est vite fait, mais est-il mesuré ?

De manière générale, cette tragédie – puisque c’en est une – a la capacité de parler aux jeunes enfants (à partir de 6 ans, j’imagine), grâce aux personnages hauts en couleur, au cadre de l’action et aux enjeux qui sont très clairs et vivants. Je suis persuadé qu’ils comprennent tout. Une sorte de morale (plus ou moins bienvenue, pour le coup) s’y ajoute d’ailleurs, concernant le rôle des parents : ils préviennent, ils alertent et voilà ce qui arrive lorsqu’ils ne sont pas écoutés. Et de fait, cela n’est-il pas dans l’ordre des choses (du point de vue des parents) ? “Non, mon enfant, tu ne feras pas ça de ta vie…” “Ne vas pas dans cette direction, elle est dangereuse…” “Voilà de mauvaises fréquentations…” “Fais de bonnes études, marie toi bien, fonde une famille, achète ton logement jeune, etc.” autant de prisons potentielles, s’il ne s’agit pas de choix authentiques et organiques.
Et pourtant, “c’est pour leur bien”, n’est ce pas ?

Je vous invite à écouter une version audio, enregistrée par Fernandel : https://www.youtube.com/watch?v=2Nfv6Y34Rac

Ou alors à la lire : https://sitetab3.ac-reims.fr/ec-epernay-bachelin/-wp-/app/uploads/La_Chevre_de_Monsieur_Seguin-1.pdf

Du reste, si vous êtes intéressés par les Lettres de mon Moulin, permettez-moi de vous conseiller en particulier : 

  • La mule du pape
  • Les étoiles
  • Le secret de Maitre Cornille
  • Les vieux
  • Les sauterelles

Vous pourrez trouver le recueil complet, sous différents formats numériques, au lien suivant : https://www.gutenberg.org/ebooks/36780

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