Imaginez la situation suivante : alors que l’Humanité se sent perdue dans les conflits inter-minables (en deux mots, oui), de crises en crises, alors que plus rien n’est accessible et que les déchets de tout un chacun sont l’ultime ressource, un homme – seul – décide de s’emparer de cette opportunité pour élaborer une “machine à merde”, qui le fera voyager. Son objectif : monter “là-haut”, pour causer un peu à Dieu, ou aux Dieux le cas échéant, et leur demander les raisons de cette guerre perpétuelle, responsable des malheurs de l’Homme.
Arrivé dans l’Olympe, il rencontre Hermès, qui lui explique la situation : les Dieux en avaient marre des jérémiades des hommes et se sont taillés. Lui seul subsiste, pour garder la place et s’assurer que la Paix reste séquestrée, sous un amas de rocs. Car la déesse de la Guerre règne désormais sur la Terre et fait feu de tout bois.
Alors l’homme décide de libérer la Paix !


Sources des photos : https://theatre-lacriee.com/programmation/evenements/a-la-paix
Crédit : Christophe Raynaud de Lage
Le pitch n’est pas mal… et le descriptif qu’en offre le metteur en scène également, sur le site du Théâtre de la Criée.
Evidemment, je n’avais rien lu de tout ça, avant d’aller voir le spectacle. D’une part, car j’ai saisi l’opportunité d’une place qui se libérait le soir même, mais aussi parce que j’évite de lire les notes d’intention au préalable. Cela nuit trop souvent à la perception du spectacle, et la rendrait trop intellectuelle (plutôt qu’émotionnelle), surtout lorsqu’on est influençable !
Pour être tout à fait honnête (un de mes nombreux défauts), je dois avouer que j’avais lu quelques mois auparavant le programme de la saison et que ce titre avait attiré mon attention. Comme vous le savez, cette idée de paix rester un de mes attachements viscéraux (voir mon précédent post sur le sujet : volkanartz.w23.fr/a-lest-du-renouveau/) et cela offrait l’opportunité d’appréhender le travail du nouveau directeur de ce grand théâtre marseillais : : Robin Renucci.
Aussi, lorsque cette place s’est libérée, du fait de ce souvenir quasi inconscient, j’ai sauté sur l’occasion… en me gardant de relire les publications sur le sujet, ni a fortiori les critiques !
Cette pièce, directement inspiré d’une fable comique d’Aristophane (IV ème siècle avant JC) est transposée, comme il se doit, à Marseille, par l’auteur local Serge Valletti – et il s’agit d’une des réussites du texte. En effet, les références et détournements ne manquent pas (même si j’imagine mal comment ces “private jokes” pourraient “s’exporter” en dehors de la région) – honnêtement, c’est plutôt drôle, car inattendu. A vrai dire, Valletti est un habitué du procédé, mais bon, on ne le boude pas.
Le spectacle regroupe tout un ensemble de jeunes comédiens, mais aussi de moins jeunes – et il s’agit encore d’une bonne idée. Certains comédiens sont cachés (assez longtemps) parmi l’auditoire et l’effet fonctionne bien. Le public, d’ailleurs, est invité à participer – et je n’ai évidemment pas manqué d’aller sur scène, pour aider à “libérer la paix.
Belles couleurs, décors efficaces et parfois spectaculaires, le budget (probablement important) semble bien employé, avec beaucoup de trouvailles efficaces.
Pour revenir au texte, s’il y a indéniablement une écriture, son caractère irrévérencieux et même potache n’est pas sans limite. Très honnêtement, tenir une demi-heure sur le thème de “la merde”, c’est tout de même beaucoup. Je n’ai personnellement rien contre ruer dans les brancards des bonnes manières, mais si on le fait, il faut le garder à l’esprit et peut-être même le marquer. Ce type de langue n’est pas “comme une autre” et on perd le bénéfice de la provocation en rabâchant ce thème encore et toujours plus. 30 secondes, très bien, 5 minutes serait déjà long et déjà plus drôle, mais une demi-heure (c’est l’impression que cela m’a laissé en tout cas), c’est juste trop.
J’avoue que je ne comprends pas. Alors que tout laisse percevoir une certaine finesse dans le texte et la mise en scène (par exemple, les petites provocations vis à vis des premiers rangs), se laisser aller à une scatophilie de bas étage (ce n’est pas Apollinaire !) et les mouvements explicites du bas ventre à répétition, cela devient lassant. S’agirait-il d’évoquer les schémas de pensée ou d’attitude de la populace (comme dirait Arendt) ? C’est douteux.
Mais il y a pire. Comme l’écrivait feu Peter Brook : le Diable, c’est l’ennui. Et je m’y suis beaucoup ennuyé.
Ce n’est même pas une question de durée – 1h50, bon, cela peut passer vite, s’il y a des enjeux dramatiques et que cela suscite l’intérêt. Or, cette impression d’ennui, lorsqu’on s’enfonce dans son fauteuil et qu’on attend qu’il se passe quelque chose, cela a commencé pour moi dès la dixième minute.
Heureusement, il y a eu des moments suspendus, où l’intérêt revient : l’apparition de la déesse de la guerre, avec sa marmite aux conflits, ou encore la fouille de l’abîme, à la recherche de la Paix.
Il y a donc une alchimie qui n’a pas fonctionné, au moins pour moi.
Peut-être suis-je enfermé dans une conception théâtrale trop rigide ? Peut-être n’ai-je pas su saisir la substantielle moelle ?
Il me revient à l’esprit ce passage sur la scène. Les comédiens ont en effet demandé au public de participer. Dans un élan d’abord timide, puis plus vif, vingt cinq ou trente jeunes gens (j’étais l’exception) ont ainsi déboulé sur la scène, parmi des comédiens déguisés en public. Or là, très rapidement, nous avons compris que le rôle des comédiens étaient de nous cadrer, pour éviter que nous n’allions au mauvais endroit. Leur comportement se détachait ainsi nettement. Il en résultait une impression d’artifice, d’infantilisation et donc de “tue l’amour”. Pardieu, si le public doit grimper sur scène, alors qu’il grimpe ! Quand j’entends un “maintenant, vous pouvez retourner à vos places”, je ne peux m’empêcher de penser qu’il y a décidément quelque chose de pourri, au royaume du Danemark !
Finalement, le public serait-il pris pour un imbécile ?
Serait-ce un biais de mise en scène, ou bien, plus vraisemblablement, les relents d’une formation théâtrale élitiste, laquelle conduit souvent à penser que le public est tel un enfant, qu’il faut lui expliquer, se mettre à son niveau.
Sérieux – pour que le propos ait une chance de passer, il faut dépasser ces conneries, qui en limitent tellement la portée…
Bon, peut-être ne suis-je pas le public cible ?
Au bénéfice du doute, je ne peux que souhaiter que ce spectacle trouve effectivement son public et qu’il s’envole, car le thème, l’énergie déployée et l’intention le valent. Bien que je n’aie pas été touché, j’espère donc tous les succès à cette œuvre… Puisse-t-elle résonner dans les âmes d’un autre public et marquer les esprits, car – effectivement – la Paix doit s’entretenir et cela passe par les relations humaines.