Deux nouvelles d’Anton Tchekhov


Tout récemment, nous avions décidé regarder un film en famille.
Nous le faisons (comme la plupart des gens, sans doute), car – au delà de la détente – cela nous offre de belles occasions de construire notre socle commun de références, blagues, situations, etc.

Bien évidemment, il nous était impossible de tomber d’accord sur le contenu : l’une voulait un dessin animé, l’autre un “vrai film”. Du reste, ma compagne souhaitait regarder quelque chose dans sa langue maternelle.

Mais finalement, à peine avions-nous mentionné les courts métrages “tchékhoviens” que nous sommes tombés d’accord, comme par magie. Il s’agit d’une série de films produits par Mosfilm dans les années 70 (et qui ne porte pas trop la trace soviétique – le talent des acteurs mis à part : ils sont formidables !)

Bon, pour être tout à fait honnête, cela ne parlait pas du tout à notre fille de 8 ans, mais elle a accepté de nous faire confiance (pour cette fois…)

Comme il se faisait déjà tard, nous avons décidé de nous focaliser sur deux séquences seulement :

  1. Polinka
  2. La chiffe

Polinka

Dans cette nouvelle, une jeune femme, modiste de profession (ie confection de robes pour les dames de la bourgeoisie), se rend dans un grand magasin où elle se fournit généralement. Elle demande son conseiller habituel.
Entre les paroles commerciales ne noue en réalité un dialogue tout personnel et même intime. On apprend en effet que le jeune conseiller commercial est tout sauf un étranger et qu’il voie en réalité très souvent la jeune femme.
Cependant, il est dépité, car lors de leur dernière entrevue, la demoiselle n’en avait que pour un bel étudiant, qu’elle dévorait des yeux. Jaloux, il avait fini par s’en aller, mais sans manquer de l’observer de loin, se balader chaque jour avec le rival.

Celle-ci ne sait alors que répondre à ces accusations, car elle est bel et bien emmourachée. Elle sait bien qu’il a raison, qu’il n’y aucun avenir avec le séducteur (qui fera bientôt partie de la “haute” société) mais elle se trouve impuissante.
Les larmes montent, on essaie de les cacher, en vain. Il faut pourtant sauver la façade. Le vendeur cache ainsi la demoiselle derrière des piles de cartons…

En un mot, du Tchekhov à l’état pur, avec des émotions vives, cachées dans un format comique.

La nouvelle peut :

La chiffe

Dans ce second texte, encore plus court que le précédent, nous avons une gouvernante qui prend son courage à deux mains, pour réclamer son salaire (qu’elle n’a déjà pas touché le mois dernier).

Dès le départ, les choses s’annoncent mal avec le maître de maison, qui rogne ses appointements mensuels, encore et encore.

Malgré la blessure, elle accepte la maigre enveloppe et lui dit “merci”.
Alors, tout se révèle.

Comme le texte est difficile à trouver, je vous le dépose ci-dessous directement (il est très court) :

Il y a quelques jours, j’ai invité la gouvernante de mes enfants, loulia Vassilievna, dans mon bureau, pour régler ses appointements.

Je lui ai dit : « Asseyez-vous, loulia. Réglons nos comptes. Vous avez sans doute besoin d’argent, mais vous êtes trop timide pour le demander vous-même. Bon, nous avons convenu que je paierais trente roubles par mois. »

« Quarante », a-t-elle dit.

« Non, trente », ai-je dit. « C’est écrit. J’ai toujours payé trente roubles aux gouvernantes. Eh bien, vous a travaillé pour nous pendant deux mois. »

« Deux mois et cinq jours », a-t-elle dit.

« Deux mois exactement. C’est écrit. Donc vous avez droit à soixante roubles, moins neuf dimanches. » Vous n’avez pas donné cours à Kolia le dimanche, vous alliez juste vous promener avec lui, et puis trois jours fériés.

loulia Vassilievna rougit et ses doigts jouèrent avec le bas de sa robe, mais elle ne dit pas un mot.

J’ai continué : « Déduisons donc trois jours fériés, dont le total est de douze roubles. Kolia a été malade pendant quatre jours, et il n’a pas eu de cours, donc vous n’avez donné cours qu’à Varia.

Et pendant trois jours, vous avez eu mal aux dents, alors ma femme vous a autorisé à ne pas donner cours après le déjeuner. Donc douze plus sept… dix-neuf… on déduit, le reste fait quarante et un roubles… C’est bien ça ? »

L’œil gauche de loulia Vassilievna rougit et se remplit de larmes. Son menton tremblait. Elle toussa nerveusement et se moucha, mais… elle ne dit pas un mot.

J’ai alors dit : « Juste avant le Nouvel An, vous avez cassé une tasse et une soucoupe. On déduit deux roubles. La tasse est plus chère que ça, c’est un héritage de famille, mais que Dieu vous pardonne !

À cause de votre négligence, Kolia a grimpé à l’arbre et a déchiré son manteau. On déduit dix roubles.

Également à cause de votre négligence, la servante a volé les chaussures de Varya. C’est votre devoir de vous occuper de tout, puisque vous recevez un salaire. On déduit donc cinq roubles.

Et le 10 janvier, vous avez pris dix roubles.»

« Je n’ai rien pris », murmura loulia Vassilievna.

« Mais je l’ai pourtant enregistré. »

« Bon, soit. »

J’ai continué : « De quarante et un, on déduit vingt-sept. Le reste est quatorze. »

Ses yeux se remplirent de larmes et des gouttes de sueur perlèrent sur son long et beau nez. Pauvre fille.

« Je l’ai pris une fois », dit-elle d’une voix tremblante. « J’ai pris trois roubles à votre épouse. Je n’ai rien pris d’autre. »

« Vraiment? » dis-je. « Et je ne l’ai pas noté! » On déduit trois des quatorze, et il reste donc onze. Voilà votre argent, ma chère !

Trois… trois… trois… un, un… Voilà. »

Je lui tendis onze roubles. Elle les prit et les mit dans sa poche, les doigts tremblants, en murmurant: « Merci. »

Je me levai d’un bond, arpentai la pièce, furieux.

« Merci pour quoi ? » demandai-je.

« Pour l’argent. »

« Oh, que diable », dis-je. « Mais je vous ai volée, volée ! Alors pourquoi dites-vous merci ? »

« Ailleurs, on ne m’a rien donné. »

« On ne vous a rien donné ! Cela ne m’étonne pas !

Je vous ai fait un tour, je vous ai donné une leçon.

Voilà votre argent, les quatre-vingts roubles ! Il est là, dans l’enveloppe, que je vous avais préparée ! Mais comment pouvez-vous être aussi docile ? Pourquoi ne protestez-vous pas ? Pourquoi gardez-vous le silence? Est-il possible, en ce monde, de ne pas avoir de dents ?

Elle sourit, impuissante, et je lus sur son visage : C’est possible !

Je lui demandai pardon pour cette dure leçon et, à sa grande surprise, je lui remis les quatre-vingts roubles. Elle me remercia timidement et partit.

Je la suivis du regard et pensai : « Comme c’est terrible d’être faible en ce monde ! »

L’extrait qui correspond à ce texte se trouve au même lien, à 1:10’40 : Карусель (комедия, реж. Михаил Швейцер, 1970)

Conclusions de l’expérience

Lorsque nous avons demandé à notre fille ce qu’elle avait compris de tout cela, elle nous répondit : “euh, rien, j’ai rien compris, mais j’aimerais bien en voir encore d’autres !”
Dans cette seule phrase, il y avait beaucoup de choses exprimées.

D’abord, c’est bien vrai : tout cela n’est pas évident, ex-nihilo.
Dans ce monde qui est le nôtre, où tout nous est pré-mâché, il est étrange de ne pas tout saisir à la première seconde et de devoir même y penser.
Mais lorsque nous prenons cette peine, et surtout  avec un matériau aussi intéressant, profond et émotionnel que les œuvres d’Anton Tchekhov, alors une nouvelle réalité surgit, toute en richesses.

Bon, nous avons donc dû lui expliquer ce qui ce tramait entre les lignes.

De plus, le fait qu’elle ait voulu en voir d’avantage (et il y a quelques autres perles dans ce film), sans tout saisir pourtant, nous montre qu’elle restait sensible au drame intérieur, rempli d’émotions inavouées… (ou alors, c’était juste une manière de repousser l’heure du coucher).

Le matin suivant, alors qu’elle me sollicitait pour une lecture, nous avons choisi de lire la version française de Polinka. Bien évidemment, il ne m’était pas possible de le lire froidement et je l’ai plutôt jouée. C’était une expérience intéressante pour nous deux, qui nous a permis de discuter des questions d’amours contrariés, de la jalousie, de la tristesse – le tout dans un emballage coloré et vivant.

En un mot : du vrai théâtre !

Qu’avez-vous pensé de ces nouvelles ? Je vous remercie de partager vos pensées et sentiments, ci-dessous, dans la section des commentaires… (de fait, cela est très précieux pour moi, d’autant que cela participe à notre échange). A bientôt !

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