Le mot de cette semaine est un peu différent des habitudes, car il est motivé par les circonstances.
J’ignore quelle est l’ambiance du côté de chez vous, mais en Europe et notamment en France, un parfum de souffre s’est répandu dans toute la société… au moins pour sa partie visible, non immergée, en un mot : médiatique.
La guerre, la guerre, la guerre… Le mot est sur toutes les ondes et, donc dans toutes les oreilles et sur toutes les lèvres.
En général, j’essaye de conserver une distance (salutaire) vis à vis de l’actualité et notamment des effets d’annonce “à sensation” – en particulier sur ce blog. Cependant, la question est si importante qu’elle mérite une exception, quoique ma proposition reste d’ordres artistique et sensible, plutôt que d’un froid raisonnement.
De la dimension politique de l’art
Toute œuvre d’art s’inscrit dans un contexte. L’artiste, mû par sa sensibilité propre, réagit à ce qui vibre dans la société. En ce sens, il n’est ni étonnant ni particulièrement gênant que l’art ait une dimension politique.
Evidemment, par “politique”, il ne s’agit pas de militer pour une démarche “politicienne” (machin-bidulle est méchant, votez comme moi pour bidulle-chouette) – ce serait grotesque et même déplacé.
En revanche, la résonance à la société, à l’injustice, à la violence, au monde enfin, tout cela est le ferment de la création artistique et c’est aussi ce qui peut, à son tour, résonner auprès d’un public.
Or, qui aurait pu penser que les démons d’hier reviendraient (déjà) ? Ici, c’est la tentation de la guerre, qui est en jeu.
Manipulation des foules et fenêtres d’Overton
Il est probable que toute cette frénésie médiatique dénote avant tout d’une fuite en avant et de motivations moins nobles qu’on voudrait nous le faire croire.
La guerre est la pire crise que l’on puisse imaginer mais ce mot répété, écrit, entendu et lu jusqu’à plus soif permet de faire rentrer dans les esprits son caractère soi-disant inéluctable.
Il s’agit pourtant, une fois encore, des bonnes vieilles recettes de manipulation psychologique des foules, en l’occurrence la technique des “fenêtres d’Overton”. Celle-ci consiste à évoquer une idée réputée initialement inacceptable, pour qu’elle rentre peu à peu dans les esprits et qu’il n’en soit que plus simple de la réaliser plus tard.
Cette approche est abondamment utilisée par les politiciens de tous bords, à la faveur de chaque crise… Du reste, cela permet aussi d’occuper le mental et donc de distraire monsieur et madame tout le monde (vous et moi) des sujets de fond. De là à créer la crise de toute pièce, ou au moins à faire monter la sauce, il n’y a qu’un pas…
A ce sujet, je vous invite d’emblée à jeter un œil à ce film : “Des hommes d’influence” (“Wag the dog”, 1997, Barry Levinson), avec notamment Robert de Niro et Dustin Hoffman, dans lequel un homme politique impliqué dans un scandale de mœurs recoure aux services d’un réalisateur de talent, pour créer une guerre fictionnelle et attirer le regard ailleurs…
On parle aussi de “fabrique du consentement”, pour reprendre le titre du livre fameux de Noam Chomsky, qui traite de la manière dont les médias sont utilisés en démocraties pour générer l’acceptation des peuples. Ce procédé est spécifique aux démocraties, puisqu’elles ont (en principe) besoin du consentement des citoyens (bien que nos soi-disant “élites” s’embarrassent de moins en moins de ces détails… après tout : soumettre ou démettre, cela est encore plus efficace, non ?… au moins sur le court terme.)
Sauf à éteindre à la fois son poste de télévision, son téléphone portable, à fuir les journaux et même les discussions, nul n’est immune du martèlement médiatique. Du reste, à l’ère dit de la “post vérité, on peut croire tout et son contraire.
En revanche, ce qu’il reste bel et bien, ce sont d’une part les valeurs, et d’autre part le bon sens. Et c’est à nous, en tant qu’adultes et citoyens, de garder les pieds sur terre, droits dans nos bottes, comme on dit.
Pour cela, l’art est une force immense.
Ressources artistiques
J’emploie le mot “ressources” à double titre : non seulement parce qu’il existe une infinités de contenus disponible pour nous alimenter, mais aussi car ces contenus nous ressourcent effectivement : ils remettent les points sur les i.
Il ne s’agit certes pas de confondre réalité et fictions artistiques, mais d’accepter l’objectivité de l’art. Lorsqu’il résonne au plus profond de nous, même au travers d’un récit fictif (un roman, un film, un tableau), c’est qu’il s’ancre et s’impose dans une objectivité à la fois personnelle et collective.
C’est pourquoi je vous propose aujourd’hui une liste d’œuvres, portant sur cette question de la guerre, afin de nous remettre les idées en place sur la réalité de cette tragédie.
Contribution personnelle
Avant de parcourir les oeuvres du répertoire mondial, voici une contribution personnelle (qui exprime ma préoccupation de longue date sur ce sujet’ depuis au moins 2013 en amont du centenaire de la première guerre mondiale) avec une chanson “politique”, dont je vous propose de méditer le texte et les questions sous-jacentes.
“Der des Ders” s’inspire à la fois de Dormeur du Val, ce soldat de Rimbaud, mais aussi du Mercutio de Shakespeare, qui maudit les deux maisons Capulet et Montaigu, alors qu’il est au seuil de la mort. Je vous invite à consulter le billet qui lui est associée : https://volkanartz.chauss.in/der-des-ders/
Œuvres graphiques de références
L’iconographie mondiale regorge d’exemples, à travers les âges, traitant de la catastrophe et des tragédies de la guerre. Voici quelques exemples :
- Goya ; scène de la guerre d’Espagne (1808-1812)

- Jules Grandjouan, « Quand nos enfants comprendront » (1907). Vous noterez l’antériorité de l’œuvre par rapport à la guerre de 1914, ce qui montre à la fois la conscience aiguë des risques et des tragédies des conflits pour les peuples… ce qui n’a pas empêché de foncer tête baissée vers la catastrophe…

- Alfred Kubin, La Guerre (1907), avec une allégorie qui écrase les peuples, armés de leurs piques dérisoires – bien que formant une masse compacte (dans l’esprit de « l’union sacrée » systématiquement invoquée), ils n’en seront pas moins broyés.

- George Grosz : “Explosion” (1917). L’image est particulièrement forte et terrible.

- Käthe Kollwitz : “Le sacrifice” (1922) – et oui, c’est bien de cela qu’il s’agit !

- Otto Dix : là, on parle des images post guerre, qui hantent les combattants…


Œuvres cinématographiques de références
Dans la gamme cinématographique, on recense encore pléthore de sujets et d’approche, dont la résonance est toujours au rendez-vous. Profitons-en pour les expérimenter, avant que ces films n’aient plus droit de séjour !
- Die Brücke (Le Pont), ce film allemand résolument pacifiste, dans lequel de jeunes hommes (des garçons de 16 ans) se retrouvent à perdre leur jeune vie, en défendant un pont inutile…

- The Young Lions / Le bal des maudits, avec notamment le rôle de Christian, ce soldat allemand (interprété avec une grande justesse par Marlon Brando) qui est tout d’abord emballé par ce mouvement national réputé enthousiasmant et qui comprend progressivement la folie de cet hubris… alors que ces alter-egos de l’autre camp découvrent les camps de prisonniers (et de concentration…)
- “Dr Follamour, ou comment j’ai appris à cesser de m’inquiéter et à aimer la bombe” de Stanley Kubrick
- Full Metal Jacket, bien sûr… Avec cette ambivalence entre le message “né pour tué” et “paix et amour”.

- Apocalypse Now, avec le monologue du colonel Kurtz, dont les méthode sans pitié l’ont fait franchir le Rubicon de l’horreur et d’une psyché sans retour.
- Das Boot, ce magnifique film allemand, qui laisse songeur longtemps après l’avoir vu. Il évoque notamment l’évolution entre un départ en fanfare avec un sous-marin U-Boot flambant neuf et la réalité d’un retour absurde et de tant de morts inutiles



- The Indian Runner, qui parle de l’impossibilité de revenir à la vie civile, pour les anciens du Vietnam, désormais inadaptés à la société
- Lord of War, qui porte sur le commerce des armes, avec notamment son introduction particulièrement efficace et signifiante :
Œuvres de références : livres
Enfin, parlons des livres et il y en a beaucoup. Mais plutôt que de céder aux tentations du triomphalisme “à la Phyrrus”, ne serait-ce pas l’occasion de mettre en évidence, dans les bibliothèques et les librairies, tout cette masse littéraire qui démontre l’absurdité de la guerre ?
- “A l’ouest, rien de nouveau” de Erich Maria Remarque (dont j’ai d’ailleurs imaginé une adaptation scénique). Je recommande aussi les nouvelles qui lui ont fait suite, réunies dans le livre “Après” (Der Weg Zurück, 1931)
- “1984” de George Orwell, avec notamment le concept de guerre permanente et la perversion des idées : “la paix, c’est la guerre”. Vous noterez également cette séquence fameuse (en l’occurrence tirée du film du même nom), au cours de laquelle, les membres du parti ont leur “deux minutes de haine” à utiliser comme excipient.

- La chambre des officiers, de Marc Dugain (1998), qui relate l’histoire de cet officier défiguré

- Ou encore le détour du livre “Danseur” de Colum Mc Can (2003), qui traite principalement de la vie romancée de Noureev, mais que je cite car son introduction porte sur le front dit “de l’est” et qui est absolument bouleversante…
Conclusions :
Si, après tout ça, vous avez encore envie de guerre, c’est probablement que vous êtes actionnaires ou l’obligé d’un producteur d’armes.
Sérieusement, tout cela mérite d’être digéré.
Ce sont des sujets complexes, mais l’humanité et le bon sens peuvent avoir le dessus… et cela dépend de nous.
V.