Histoires du balcon : le petit bout de plante grasse


Comme vous le savez déjà, les balcons, de nos jours, sont comme des petits mondes.

Parmi les chaises, les tables et les fleurs,  il s’y passe des choses (presque) incroyables.
D’ailleurs, si nous pouvions nous faire tout petits, pour écouter et observer la vie cachée des choses, nous serions bien étonnés ! Alors chuuut… passons-y, l’air de rien et laissons nous emporter par leurs histoires…

Le petit bout de plante grasse

“Ouille ! que m’est-il arrivé ?”

Voici le petit cri poussé, un beau matin, par un petit bout de plante grasse, une feuille à peine, échouée sur les tommettes du balcon.
Cloué au sol, immobile face au ciel, ce petit bout tâche de rassembler ses pensées – pas moyen : ça cogne dur là dedans !

Soudain, une main gigantesque s’approche, le saisit, le tient en suspension une seconde encore et finit par l’emporter.
Notre petit bout de plante grasse transpire, apeuré, sans bouger – toutes spores fermées, il attend.
Et voilà qu’on le plonge, sans crier gare ni mot dire, dans un milieu froid et même liquide ! On se débat, on panique, ça clapote tout autour… pour finir par s’ouvrir et découvrir qu’on flotte dans un verre d’eau. Une fois ces premières impressions passées, il faut bien reconnaître que cette nouvelle sensation n’est pas désagréable.

Nourri de l’attention des humains, par l’eau claire et revigoré par le soleil qui tape derrière la vitre, notre petit bout profite, engraisse et s’étend.
D’abord vers le bas : ne voilà-t-il pas que de fins filaments apparaissent, tout blancs et si petits ? Encouragés par ces premières explorations, ils s’enhardissent à pousser plus loin, toujours plus loin… Et les voilà qui grandissent et forment un filet dense et clair.
En haut, à l’air libre, le petit bout grossit, se fait plus ferme pour devenir une belle plante, comme on dit !

Mais là bas, derrière la vitre, il y a d’autres végétaux : des fleurs et même de petits arbustes ! Comme ils s’agitent dans la brise et comme ils respirent en plein soleil !… Voilà la vraie vie : au grand air !

Si seulement je pouvais être avec eux, se dit la plante grasse, ce serait tellement amusant : je les appellerais chacun par leur nom, on rirait tant… Et plus de cette abominable solitude !

Tout à coup, pendant la sieste, un tremblement épouvantable secoue le verre ! Elle en est soudain arrachée et ses racines, si jeunes pourtant, se retrouvent directement exposées à la rigueur de l’air libre et des vents.
Plaquée brusquement entre des parois opaques, on y déverse – horreur – une véritable avalanche de grumeaux bruns malodorants… Enterrée vivante, jusqu’aux racines !
S’est-elle évanouie ? Pauvre petite plante grasse !

La voilà qui reprend ses esprits et rouvre ses spores, pour les refermer aussitôt , toute éblouie. Qu’est ce que cette lumière aveuglante ?
– Où suis-je, s’écrie-t-elle, désespérément…
– Sur le balcon, lui répondent mille voix.
– Quoi ? Sur le balcon, le vrai balcon ?

S’ouvrant à nouveau, elle découvre un foisonnement de pétales et de branches, qui l’entourent gracieusement, dans le soleil…

Les présentations sont faites : voici la grande famille, imposante et superbe, des Géraniums. Répartis en plusieurs pots, comme autant de fratries, ils font partie des notables. Certains lui sourient, d’autres ricanent – ils sont si beaux et si importants. Le citronnier, avec ses branches tordues, montant vers le ciel, est lui-même impressionnant… L’olivier berce tendrement ses enfants, ses feuilles brillant au gré du vent.
Il y a tellement de monde ici, notre plante grasse ne sait plus où donner de la feuille…
On lui demande enfin qui elle est, elle… Mais que répondre :
– Et bien, je suis, euh, moi.
– Mais tu dois bien avoir un nom de famille, voyons !
– Sans doute, mais je ne le connais pas…
– Et les hommes, qu’est-ce qu’ils en disent, les huiles ? Il savent beaucoup de choses !
– Sans doute, mais il ne m’ont rien dit à ce sujet…
– Bizarre, bizarre. Tu n’as donc ni parents, ni frères et sœurs ?
– Euh, j’en ai bien peur…
– Serais-tu… abandonnée ? Ooh ! (comme c’est inconvenant !…)

Notre bout de plante grasse ne sait que dire, elle se sent bien misérable, sans nom ni famille…

Heureusement, les anciens sont là et, eux, on ne les impressionne pas pour si peu… C’est ainsi que, le carrelage (un peu rude, mais pas méchant) lui rappelle avec son fort accent méridional (“sans accent” selon lui) :
– Té, on en a vu d’autres ! Allez, t’inquiète pas, ma toute jolie : des parents, tu dois bien en avoir quelque part, peuchère… Et dis-toi bien que, parfois, on préférerait ne pas en avoir !

Le mur (dé)crépi et la vieille barrière en plexiglass sont bien d’accords… Pourtant la plante grasse aimerait tellement connaître ses parents, savoir à quoi il ressemblent…
– Bah, les chats n’font pas des rats, comme ils disent : tu n’portes pas d’fleur ? Et bien, j’parie qu’tes parents non plus ! Ils doivent te r’ssembler – la nature est ainsi faite : y’a pas l’choix !

La moulinette du store renchérit, battant de son mieux dans le mistral :
– T’inquiète, ma p’ti-p’tite, toutes ces fleurs s’la ra-racontent, mais tu verras, elles ne tiendront même pas la pre-première chaleur…
– Tu veux que je te dise : toi, tu n’sais pt’êt pas d’où tu viens ni qui tu es – mais tes racines, elles, elles le savent !

Voilà qui est rassurant. La plante grasse se console un peu et commence à s’habituer à cette nouvelle atmosphère.
Au gré de la saison, elle s’agrandit, et voilà que lui pousse un bébé feuille, tout petit, puis un autre et tout un mini-réseau verdoyant. Elle n’est pas peu fière de cette descendance bien verte et donc respectable…
En elle-même, elle soupire encore : eux, ils ont un parent, mais moi ?

Ainsi va la vie, ainsi va le temps, ce temps qui passe impunément et qui voit notre plante grasse désormais entourée de nombreux enfants et petits-enfants, remplissant d’autres pots tout autour. Alors elle leur raconte, de sa voix devenue grinçante, cet âge où elle était toute seule, abandonnée en somme, et comment elle a reconstruit malgré tout des liens familiaux… mais aussi qu’il manque toujours un maillon de la chaîne : qu’y avait-il avant elle ? D’où vient elle ? Qui sont ses parents ?

Pour que même la rambarde, qui est pourtant si ancienne et si sage, ne sache pas qui elle est, ne faudrait-il pas quelle provienne d’une contrée lointaine et inconnue ? Elle s’imagine alors, portée par le vent, par delà les mers et les océans… Sans doute, ses origines sont elles hautement aristocratiques, comme l’olivier, le citronnier ou les géraniums ! Et voila l’exquise légende qu’elle transmet progressivement à ses enfants, au fil des mois…

Son arrière-arrière-arrière-petite feuille, du pot d’à côté, l’écoute avec beaucoup d’attention : elle aussi voudrait connaître le reste de la famille et leur nom disparu. Elle aussi voudrait connaître les origines de la lignée, de la création du monde, en somme.
Nourrissant son esprit romantique, elle en parle aux frères, aux sœurs et aux cousins : ne devrait-on pas essayer de retrouver les nôtres ? Ne serait-ce pas fantastique ?
Ni une ni deux, leur plan est préparé : au prochain grand vent, faire basculer le pot coute que coute, rouler jusqu’à la margelle et s’élancer vers l’inconnu ! C’est sûr, nous irons vers des aventures ! C’est sûr, nous retrouverons l’autre branche de la famille, où et quelle qu’elle soit !

Ainsi dit, ainsi fait : alors que le vent souffle de toutes ses joues, un tourbillon vient faire tanguer le pot. Il tourne , tourne et, poc, le voici couché sur le côté. Les petites plantes poussent, poussent et poussent encore, pour le faire avancer. Le pot roule, prend une vitesse vertigineuse et vient taper sur la barrière…
Crac, il est cassé – les petites plantes virevoltent sous le choc ! La chute est vertigineuse et finit droit sur la chaussée.
Ouille !

Mais parmi ces feuilles, un bébé, tout léger encore, a rebondi sur la barrière du balcon d’en dessous et finit, pouf, sur un autre carrelage tout dur, en contrebas. Le voilà comme assommé.

Alors que le vent retombe et qu’il reprend ses esprits, une main immense s’approche de ce petit bout et le ramasse délicatement :
– Et bien alors, d’où tu viens, toi ? Viens, pour l’heure, ce dont tu as besoin, c’est d’un bon verre d’eau !…

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